Tour à tour objet moral, philosophique et politique, le bonheur est devenu, depuis les années 1950, un objet scientifique, notamment sous l’influence de psychologues américains (Gurin, Veroff, Feld, Cantril, etc.), qui prennent en compte l’autopositionnement des patients sur une échelle de bien-être. Ce changement de paradigme s’appuie sur des évolutions importantes de société. En effet, si les améliorations scientifiques modifient en profondeur les sociétés, elles ne le font pas de manière autonome ; elles sont elles-mêmes largement tributaires des sociétés qui les voient naître. Ainsi, cette impulsion scientifique ne surgit pas ex nihilo ; si elle influence et renforce les tendances sociétales sous-jacentes, elle naît aussi dans les interstices créés par l’émiettement progressif des carcans nationaux, familiaux et religieux. À une conception a priori (et donc normative) des conditions du bien-être humain se substitue alors progressivement l’idée selon laquelle l’individu est le seul détenteur des clés de son propre bien-être ainsi que de son évaluation.
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