L’économie du bonheur, nouveau paradigme ou phénomène de mode? Bachir Lakhdar

L’économie du bonheur est-elle un nouveau paradigme en sciences sociales ou est-elle tout simplement un phénomène de mode ? Nous entendons par paradigme un ensemble d’idées communément admises par la communauté scientifique à un moment donné. Cette vision du monde doit satisfaire à des conditions de forme et à des conditions de fond. A l’inverse, le phénomène de mode peut être perçu comme un bourdonnement temporaire. Pour répondre à la question posée, nous revenons au champ disciplinaire qu’est l’économie et à ses thuriféraires que sont les économistes. Parler de bonheur en économie c’est revenir au lien ancien qui existe entre économie et richesse et indirectement entre richesse et bonheur. L’économie en tant que discipline scientifique s’est construite à partir de ce lien. Cependant nous comprenons, intuitivement, que le lien existant entre richesse et bonheur est insuffisant et renvoie à de nombreuses questions très stimulantes et parfois très complexes. Cet article se propose davantage de poser ces questions que d’y répondre.

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À PROPOS DE L’AUTEUR
Lakhdar bachir sif el islam est actuellement enseignant chercheur à la  faculté des sciences juridiques économiques et sociales Université de Cadi Ayyad (Marrakech). Il a été  enseignant associé aux universités de Perpignan et d’Aix Marseille ainsi que directeur de l’école nationale de commerce et de gestion Université de Cadi Ayyad. Il est enseignant invite à l’institut de gestion de l’université de Rennes 1. Il travaille sur l’économie publique, la théorie des jeux, la théorie des institutions sociales et les processus de coordination en économie. Il a publié plusieurs ouvrages en statistiques mathématiques et en calcul de probabilités. Il est l’initiateur du think-tank sur l’économie du bonheur à Marrakech, qui est un groupe de réflexion, de partage et de recherche sur les problématiques du bonheur et des bien êtres individuel et collectif en théorie économique.

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SUMMARY
The present article questions whether the economy of happiness is a new paradigm in social sciences or simply a fad phenomenon. We define a paradigm as a set of ideas commonly accepted by the scientific community at a given time. This worldview must meet formal requirements and substantive conditions. The fad phenomenon is defined as a temporary buzz. To answer this question, we return to the disciplinary field of economy and its apologists that are economists. Speaking of happiness in economy returns to the old link between economy and wealth, and between wealth and happiness. The economy as a scientific discipline has been built from this link. However we understand that intuitively, the link between happiness and wealth is insufficient and opens up many challenging questions and sometimes very complex. This article is more to ask questions than to answer them.

MOTS-CLÉS
économie ; bonheur ; bien-être ; richesse ; paradigme ; phénomène de mode ; marchés concurrentiels.

KEYWORDS
Economy, happiness; well-being; wealth; paradigm;  fad; competitive markets.

Pour citer cet article (au format APA). To cite this article:

Lakhdar, B. (2016) L’économie du bonheur, nouveau paradigme ou phénomène de mode. Sciences & Bonheur, 1, 43-52.

L’article est disponible en format pdf dans le premier numéro. Pour y accéder, cliquer ici: S&B_Automne2016

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  1. INTRODUCTION

Si la recherche du bonheur est probablement la chose la plus partagée au monde, la recherche sur le bonheur est un champ de recherche universitaire intéressant et passionnant, qui tente de répondre à une multitude de questions parfois difficiles à démêler. Pourtant, le malheur n’a-t-il pas un visage plus authentique et plus humain ? Ceci peut s’expliquer en partie par le fait que nous sommes plus touchés par des événements négatifs que des événements positifs, et qu’au final, le bonheur prend souvent le visage de ce que l’individu n’a pas (Lenoir, 2013) [1].

On pourrait se demander si réfléchir à la problématique du bonheur n’est pas une « fadaise », une futilité, une niaiserie, quelque chose d’insignifiant. En effet, comment qualifier pour ensuite quantifier un concept si difficile à cerner ? Un concept qui est fonction de l’espace et du temps et qui renvoie, simultanément, à plusieurs champs disciplinaires. L’idée de cet article est davantage de mettre en lumière, du point de vue de l’économiste, les difficultés spécifiques à ce type de questionnement. Comment alors aborder ce sujet ?

Le bonheur est-il synonyme de plaisir ? On sent d’emblée que le plaisir est une chose éphémère alors que le bonheur se projette davantage sur le long terme. Le bonheur est-il un sentiment individuel ? Ceci renvoie à la question de savoir si l’on peut être heureux seul, et aussi à la question de la dimension sociale au sens du rapport à l’autre et donc du je contre le nous.

Même si le bonheur peut être conçu comme dépendant d’éléments objectifs (environnement médical, salaire, niveau de vie, etc.), il reste éminemment subjectif. Écrire cela revient à rencontrer une autre difficulté potentielle, à savoir la pluridisciplinarité du concept. Autrement dit, que la psychologie et la sociologie aident l’économie à prendre en considération la dimension sociale du bonheur, même si les précurseurs anglais du calcul marginaliste comme Jevons et Edgeworth [2] avaient déjà donné un fondement et des assises psychologiques à la théorie économique.

À côté de la définition du concept se pose également le calcul des indicateurs sur le bonheur et notamment des difficultés méthodologiques comme la pondération des variables composant ces indicateurs.

A toutes ces questions nous pourrions répondre par la phrase de Fatima Ait Said (2011) « sont heureux ceux qui sont heureux » [3] et clore le débat.

Pourtant, selon Veenhoven [4] et Kalmijn(2005), si le bonheur est un concept subjectif, tout le pari est de tenir compte de la qualité de vie qui, elle, s’appuie sur des éléments objectifs tels que le niveau de vie, les infrastructures, etc., mais aussi des éléments subjectifs et notamment la manière dont les individus ressentent ou apprécient ces éléments objectifs. Selon Kant [5] le bonheur est l’idéal de l’imagination et non de la raison.

La question qui va nous intéresser dans ce papier est celle de savoir si l’étude de ce concept est « sérieuse » ou non. En d’autres termes, il est question de savoir si l’économie du bonheur est un nouveau paradigme ou simplement un phénomène de mode.

  1. DEFINITION DES CONCEPTS

2.1 La notion de paradigme
Étymologiquement, le mot paradigme vient du grec « paradeigma » qui signifie modèle ou exemple. Le but fondamental, ici, est de comprendre les circonstances dans lesquelles les gens sont heureux pour pouvoir créer ou recréer des conditions semblables. Autrement dit, expliquer pour pouvoir prédire.

Posée différemment, la question est de savoir si une discipline est scientifique, en considérant les conditions et les critères à remplir pour le justifier. La réponse est positive et les critères sont de deux types : critères de fond et critères de forme.

Pour Khun (1962) « la science normale est une discipline structurée autour de normes, de méthodes et de conditions qui doivent être respectées afin d’assurer une certaine régularité dans les pratiques scientifiques ». Et il continue « nous entendons par paradigme une sorte de métathéorie, un cadre de pensée à l’intérieur duquel un consensus est réuni pour définir les questions pertinentes qui orientent les expériences à faire et qui définissent la science normale ».Khun définit ce concept dans son ouvrage « la structure des révolutions scientifiques »[6]comme : 1) un ensemble de représentations ; 2) un ensemble de questions en relation avec le sujet traite ; 3)des indicateurs méthodologiques ; 4) la manière d’interpréter les résultats de la recherche scientifique. Nous pouvons rapprocher cette définition de celle que donne Lakatos[7]au « programme de recherche ». C’est en quelque sorte une communauté de pensée de méthodes et d’objectifs autour d’outils communs.

En résumé, nous pouvons retenir que c’est une représentation cohérente du monde qui est largement acceptée par la communauté scientifique à un moment donné. Cette vision du monde doit remplir deux types de conditions : des conditions de forme et des conditions de fond.

Des conditions de forme
« Un ensemble de publications disséminées dans le temps et partageant la même idéologie, la même vision et la même perspective »(Radnitzky, 1968)[8]. C’est ce qu’il définit comme « une entreprise de recherche ». Ce serait en quelque sorte une évolution historique des connaissances sur la même thématique.

Des conditions de fond
L’interprétation des résultats doit obéir à un certain processus scientifique en faisant notamment attention à la liaison entre l’expliquant, le déterminé, la variable explicative ou exogène et l’expliqué, le déterminé, la variable expliquée ou endogène. Expliquer la rigueur scientifique d’une discipline revient à déterminer sa fonction, c’est-à-dire la contribution qu’elle apporte à et dans la société. C’est en quelque sorte l’exigence sociale d’une discipline scientifique.

2.2 Le phénomène de mode
Phénomène de mode au sens de chose éphémère, temporaire, un épiphénomène inscrit dans le temps physique et non le temps biologique. Le mot qui vient tout de suite à l’esprit est celui de « buzz », qui est un terme d’origine anglaise défini par le Larousse 2010 comme un « bourdonnement ». Le dictionnaire nous enseigne que c’est aussi une forme de publicité dans laquelle le consommateur contribue à lancer un produit ou un service via des courriels, des blogs, des forums ou d’autres medias en ligne. Par extension, c’est une rumeur, un retentissement médiatique notamment autour d’un sujet perçu comme étant à la pointe de la mode.

Dans le concours « Francomot2010 »[9], le mot désigné pour remplacer « buzz » est le mot « ramdam », un mot d’origine arabe qui fait référence au Ramadan, cette période de l’année où les musulmans jeûnent pendant un mois et où le rythme de vie nocturne change notablement par rapport aux autres jours de l’année.

Nous retiendrons principalement le fait qu’un phénomène de mode est une agitation temporaire qui ressurgit à intervalles réguliers pour retomber dans l’oubli l’instant d’après. Ce serait une sorte de bourdonnement temporaire.

  1. L’ECONOMIE DU BONHEUR EST-ELLE UN NOUVEAU PARADIGME ?

La question du bonheur est indissociable de l’histoire de l’économie. En effet parler du bonheur, c’est revenir au lien ancien qui existe entre richesse et bonheur.

Sans remonter jusqu’aux physiocrates et aux mercantilistes pour qui il existe un lien entre un mode d’organisation, le libéralisme, et la richesse d’une part et entre la richesse et le bonheur d’autre part. L’on pourra, sans risque d’erreur majeure, écrire qu’avec l’école classique, l’économie peut réellement être considérée comme une discipline « scientifique ».Une date importante à retenir est celle de 1776 avec l’apparition de l’ouvrage d’Adam Smith intitulé« Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations »  plus connu sous le diminutif « La richesse des nations ».Smith qui, avant d’être le père fondateur de l’école classique en économie était un philosophe moral qui s’interroge dès 1759, soit 17 ans avant la publication de « La richesse des nations » dans son ouvrage « Théorie des sentiments moraux » sur l’harmonie des sociétés en partant du principe selon lequel la poursuite des intérêts individuels aboutit ou sert les intérêts collectifs. C’est la fameuse métaphore de « la main invisible » selon laquelle la convoitise, l’orgueil et la vanité sont les ressorts de l’opulence (Ait Ahmed, 2011).Les vices privés font le bien public. On retrouve cette idée chez Mandeville (1714)[10] dans la fable des abeilles à la main invisible.

« Dans cette fable, Mandeville représente l’Angleterre sous la forme d’une ruche où règne le vice : les avocats sont corrompus et voleurs, les prêtres paresseux avares et fiers, les ministres détournent l’argent public et la justice est au service des riches et des puissants.

Pourtant, les conséquences de cette absence de vertu ne sont pas désastreuses pour l’économie, bien au contraire. Dans la société, le vice favorise l’innovation, l’entreprise, l’emploi et la circulation monétaire. Les désirs insatiables encouragent les activités économiques et la richesse sociale.

Au contraire, la vertu entraine la ruine de la ruche, en effet, on dénonce le vice qui règne dans la ruche et on commence à respecter la vertu. Dès lors tout ce qui faisait la richesse de la ruche disparait, on produit de moins en moins, l’innovation et les sciences diminuent, les chômeurs augmentent puisque les personnes employées pour satisfaire la vanité de certains se retrouvent sans emploi et finalement la population décroit.

La plus grande vertu de la société a entrainé la décadence économique puis sociale.

Mandeville défend l’idée selon laquelle la société tient non pas par le contrat mais grâce à l’harmonie des intérêts individuels par le marché. L’égoïsme travaille pour le bien commun et la concurrence transforme les vices privés en bénéfices publics. » (Ait Said (2011), p. 21)

Probablement, la personne qui a donné ses lettres de créance à l’économie en tant que science est sans nul doute Léon Walras que l’on qualifie souvent de libéral-socialiste. Walras était « libéral » car attaché au libre échange et « socialiste » car attaché à la justice sociale. Il était considéré comme « le plus grand de tous les économistes »par Schumpeter [11]. Pour Walras[12] l’économie, c’est « la science sociale », la valeur d’un bien n’est plus déterminée par la quantité de travail requise pour sa fabrication, comme cela était le cas chez Ricardo ou Marx, mais elle dépend de sa rareté et de son utilité. Le fonctionnement des marchés est au cœur de sa réflexion, réflexion quia abouti en 1874 à la théorie de l’équilibre général. Cette théorie part d’un pré requis, suit une intuition et aboutit à un résultat.

Le pré requis est la concurrence pure et parfaite. L’intuition est l’interdépendance de tous les marchés. Le résultat est que les prix, les quantités à produire et à consommer permettent à chaque intervenant de maximiser ses intérêts et d’arriver à un optimum.

À ce libéralisme vient s’ajouter une hypothèse utilitariste[13] qui va légitimer l’idée selon laquelle l’enrichissement peut conduire à l’amélioration du bien-être collectif. Walras contribue à la démonstration scientifique du libre échange et met en lumière les conditions de son émergence. Le commerce est à la base de la création de la richesse qui à son tour peut être à l’origine d’un cercle vertueux de développement et donc mener au plus grand bonheur de tous.

Depuis, les théoriciens de la nouvelle économie du bien-être ont démontré que tout équilibre de marché est un optimum au sens de Pareto et que tout optimum de Pareto est, sous certaines conditions, un équilibre de marché. Cependant, assimiler le bonheur à la richesse pose intuitivement quelques problèmes.

3.1 Premier constat
En 1971, deux psychologues Brickman et Campbell montrent que l’amélioration des conditions de vie n’a pas d’effet sur le bonheur individuel et cela à travers des phénomènes d’accoutumance et de résilience[14] . En 1974, l’économiste américain Easterlin remet en cause ce lien. Il montre qu’une augmentation du PIB ne se traduit pas nécessairement par une augmentation du bonheur ressenti par les individus. Easterlin montre qu’entre 1964 et 1970 bien que la richesse aux USA augmente de 60 %, les personnes ne sont pas plus heureuses. En 1976, Scitovsky dans son ouvrage « l’économie sans joie » explique que le confort matériel et l’absence de souffrance sont une condition nécessaire mais non suffisante du bonheur. Les êtres humains ne recherchent pas seulement un certain confort mais aussi une certaine stimulation, de la nouveauté et des défis. À partir de 1990, de nombreux travaux vont permettre de relancer ce courant de réflexion sur l’économie du bonheur. En 2007, Layard dans « le prix du bonheur » évoque une forme de mesure objective du bonheur basé sur les neurosciences, en effet l’imagerie médicale permet de visualiser certaines zones du cerveau qui sont stimulées lorsqu’un individu est heureux.

3.2 Deuxième constat
En 1972, le rapport MEADOWS ou halte à la croissance du club de Rome permet de prendre conscience que les ressources naturelles et l’environnement et notamment les dégradations subies par cet environnement sont des limites au PIB d’où le PIB vert.

3.3 Troisième constat
Le PIB comme indicateur statistique de la performance économique et sociale d’un pays connait des limites. À titre d’exemple, nous pouvons citer les activités domestiques et de loisir qui sont complètement évacuées de cet indicateur, le rapport Stiglitz les évalue à environ 35 % du PIB de la France. Les dépenses défensives ou les « dégâts du progrès » ne sont pas pris en compte. Certains biens et services qui évoluent vite et notamment les produits de haute technologie sont mal évalués et mal mesurés par le PIB. Face à ces critiques vont émerger des tentatives de dépassement du PIB. En 1972, le roi du Bhoutan préconise le concept de Bonheur National Brut, le BNB, un indicateur plus en phase avec la culture de son pays. En 1990, l’ONU décide de calculer l’Indice de Développement Humain qui se base sur trois critères : la longévité et en particulier la santé, l’éducation et le niveau de vie. Cet indice est le fait d’Amartya Sen et de l’économiste et ancien ministre des finances pakistanais Mahbub Ulhaq.

  1. L’ECONOMIE DU BONHEUR EST- ELLE UN PHENOMENE DE MODE ?

La réflexion sur le bonheur est une préoccupation ancienne qui a connu depuis ces trente dernières années un regain d’intérêt. Cette réflexion devient foisonnante à partir des années 80 et 90 et est d’une actualité brulante ces dix dernières années. Quelques exemples appartenant aux mondes académiques, politiques ainsi qu’à la sphère du grand public sont détaillés ci-dessous.

Exemple 1 : le Bhoutan, Le pays du Bonheur (1972)
Un petit pays de 470 000 kms² avec 750 000 habitants enclavé entre la chine et la Russie avec un revenu par habitant de 1 500 euros par an. En termes de richesse mesurée par le PIB c’est l’un des pays les plus pauvres de la planète. Ce pays ouvre ses frontières aux touristes en 1940 et seuls 100 000 touristes sont autorisés à le visiter par an. Chaque touriste doit obligatoirement dépenser l’équivalent de 250 dollars par jour. La priorité au Bhoutan est le bien-être spirituel et émotionnel. Au total, 33 indicateurs regroupés en neuf domaines et quatre critères définissent le Bonheur National Brut. Ces quatre critères sont : 1) la bonne gouvernance, 2) le développement économique durable, 3) la protection de l’environnement, 4) la préservation de la culture.

Ce pays est appelé « pays du bonheur » car dans une enquête nationale en 2005, 97 % des sondés s’estimaient heureux. Pourtant quelques points problématiques ont été soulevés dans ce sondage et dans une enquête de 2010 prenant en compte plus de critères le pourcentage des personnes « heureuses » est descendu à 41 %.

Exemple 2 : Le Maroc et l’Initiative du Développement Humain (2005)
Le 18 mai 2005, le Roi du Maroc[15] annonce dans son discours une initiative sociale qui part de quatre constats : 1) une grande partie de la population vit dans des conditions prononcées de pauvreté et de marginalisation, 2) la mise à niveau sociale doit se faire par le biais de politiques publiques et non dans le cadre d’un quelconque assistanat, 3) ce développement social doit se faire dans le cadre de l’ouverture du Maroc sur son environnement, 4) la lutte contre l’exclusion et la pauvreté doit se faire à l’aune d’une citoyenneté agissante et réelle.        Ces constats aboutissent à une méthodologie d’action basée sur 3 axes : 1) s’attaquer au déficit social en matière d’infrastructures, 2) promouvoir des activités génératrices d’activité, 3) venir en aide aux personnes en grande vulnérabilité  ou à besoins spécifiques. Le but étant qu’à terme, le Maroc se hisse, au niveau des indices humains des pays développés.

Exemple 3 : La France et le rapport Stiglitz-Sen-Fitoussi (2008)
Le président français de l’époque décide de mener une réflexion sur la mesure des performances économiques et du progrès social. Il confie la présidence de la commission à Joseph Stiglitz de l’université de Columbia, prix Nobel d’économie 2001, le conseiller de la commission est Amartya Sen de l’université de Harvard, prix Nobel d’économie 1998 et le rapporteur en est Jean Pierre Fitoussi de l’Institut de Sciences Politiques de Paris. D’autres membres prestigieux font partie de cette commission : John Kenneth Arrow de Stanford et prix Nobel d’économie 1972, Angus Deaton de Princeton et Nobel d’économie 2015 ainsi que Daniel Kahneman de Princeton et Nobel 2002, entre autres.

Il s’agit essentiellement pour cette Commission du réexamen des problèmes relatifs à la mesure du PIB et de réfléchir au rajout d’autres indicateurs de progrès social qui seraient plus pertinents.[16]. Ces travaux ont donne une certaine légitimité au concept de bonheur national brut.

Exemple 4 : L’ONU et la résolution 66/281 (2012)
Le 12 juillet 2012, dans sa résolution 66/281 adoptée à l’unanimité, l’ONU proclame la journée du 20 mars journée internationale du bonheur. Ci-après la résolution adoptée en assemblée générale par l’ONU.

 

« Résolution adoptée par l’Assemblée générale le 28 juin 2012

66/281. Journée internationale du bonheur

L’Assemblée générale,

Rappelant sa résolution 65/309 du 19 juillet 2011, dans laquelle elle a invité les États Membres à élaborer de nouvelles mesures qui tiennent mieux compte de l’importance de la recherche du bonheur et du bien-être pour le développement afin d’orienter leurs politiques nationales.

Sachant que la recherche du bonheur est un objectif fondamental de l’être humain,

Consciente de l’intérêt que revêtent le bonheur et le bien-être, objectifs et aspirations à caractère universel dans la vie des êtres humains partout dans le monde, et ayant à l’esprit qu’il importe de les prendre en compte dans le programme d’action publique.

Consciente également qu’il faut envisager la croissance économique dans une optique plus large, plus équitable et plus équilibrée, qui favorise le développement durable, l’élimination de la pauvreté, ainsi que le bonheur et le bien-être de tous les peuples.

 

  1. Décide de proclamer le 20 mars Journée internationale du bonheur ;

 

  1. Invite tous les États Membres, les organismes des Nations Unies et les autres organisations internationales et régionales ainsi que la société civile, y compris les organisations non gouvernementales et les particuliers, à célébrer comme il se doit la Journée internationale du bonheur, notamment dans le cadre d’initiatives éducatives et d’activités de sensibilisation ;

 

  1. Prie le Secrétaire général de porter la présente résolution à l’attention de tous les États Membres, des organismes des Nations Unies et des organisations de la société civile de façon que cette journée soit célébrée comme il convient.

118e séance plénière, 28 juin 2012 [17] »

Exemple 5 : Le Maroc et le Capital Immatériel (2014)
Le Roi du Maroc dans son discours du 30 juillet 2014[18] se pose la question de l’amélioration concrète sur le vécu quotidien des marocains des réalisations. « Ce qui m’importe ce n’est pas tant le bilan et les chiffres mais surtout et avant tout l’impact direct que les réalisations ont pu avoir sur l’amélioration des conditions de vie de tous les citoyens ».C’est la remise en cause de la richesse pour la richesse. À quoi servirait une croissance économique qui ne profiterait qu’à quelques personnes? L’idée fondamentale de ce discours est de retenir le critère du capital immatériel dans l’élaboration des politiques publiques. À côté de la sphère de la richesse intégrer la sphère du capital humain, social et relationnel.

Exemple 6 : Les Émirats Arabes Unis (2016)
Les Émirats Arabes Unis, un pays avec un PIB par habitant parmi les plus élevés au monde avec 60 000 dollars Us par an. En février 2016 le Cheikh Al Maktoum nomme une femme ministre du bonheur. Ce ministère devra s’assurer que les politiques gouvernementales créent le bien-être et la satisfaction des individus.

Exemple 7 : La presse au Maroc et la littérature
Au Maroc, un des journaux hebdomadaires les plus lus par les cadres voit depuis quelques temps son tiré à part qui s’appelle « carrières » glisser de plus en plus de la gestion des relations humaines vers le bien-être des travailleurs [19]. Un nouvel hebdomadaire marocain titrait pour son 11ièmenuméro [20]sur le bonheur intérieur brut : mythe ou réalité ?

En plus de la presse, la littérature est un baromètre intéressant des idées en circulation. Marc Lévy, l’un des écrivains français les plus lus dans le monde, publie en2014 « une autre idée du bonheur ». En 2010, Laurent Gounelle écrit « l’homme qui voulait être heureux », ce livre est resté numéro un pendant plus de seize semaines dans la liste des meilleures ventes et essais et documents du journal l’express. Au top 200 d’Edistat ce livre est resté 251 semaines au top 200, à titre indicatif «  l’étranger »  d’Albert Camus est resté 356 semaines et «  le petit prince » de A. Saint Exupéry, 297 semaines. Le titre de L.Gounelle est classé troisième avant « Antigone»   de J. Anouilh, resté 283 semaines. [21]

Exemple 8 : World Happiness Report ou le Rapport sur le Bonheur de Heliwell-Layard-Sachs (2016)
Dans sa quatrième édition[22] sur l’état du bonheur mondial, ce rapport classe 156 pays par leurs niveaux de bonheur ? Ces rapports examinent comment la nouvelle science du bonheur explique les variations individuelles et collectives dans le bonheur et essaie de réintégrer le concept de bonheur dans les politiques publiques[23]. Les pays du nord de l’Europe y occupent une place privilégiée puisque les cinq premiers pays sont 1) le Danemark, 2) la Suisse, 3) l’Islande, 4) la Norvège et 5) la Finlande.

  1. CONCLUSION

Gustave Flaubert disait que la sottise consiste à vouloir conclure. Louis Pasteur en visite dans une école s’émerveillait, plus, des élèves qui posaient des questions que sur ceux qui y répondaient. L’idée première de cet article est de poser des questions plus que d’y répondre.

Question 1-Le problème de la définition du bonheur
Le bonheur participe d’un sentiment durable et subjectif, il est immatériel et consiste en des relations sociales, de la gouvernance, de la démocratie, de la sécurité, etc. Il n’y a pas aujourd’hui de définition communément admise par la communauté scientifique. Les fameuses conditions de forme d’un paradigme que nous avons défini plus haut ne semblent pas être respectées.

Question 2-Le problème de la quantification du bonheur
Cette problématique de la quantification passe par deux types d’approches : 1) L’appréciation « subjective » du bonheur par  les individus à travers les enquêtes de satisfaction, 2) Une appréciation « objective » qui agrège des indicateurs collectifs et porte sur la qualité de vie des individus. La première démarche de mesure du bonheur à partir du ressenti des individus pose le problème du biais dû à une certaine forme d’évaluation rétrospective. En effet, on a presque toujours tendance à embellir le passé (biais de reconstruction).La seconde démarche pose le problème de l’agrégation des données. Plus on synthétise les données et plus on s’éloigne du réel.

Question 3-Le problème de l’interdisciplinarité
« L’économie du bonheur est […] le fruit de la porosité de plus en plus grande des frontières dans les sciences humaines dès lors que l’individu est étudié dans toutes ses facettes » (Ait Said (2011), p. 43). Dès que l’on sort du paradigme de la rareté pour faire de l’être humain l’alpha et l’oméga de la science humaine, se pose invariablement cette problématique de l’interdisciplinarité.

Question 4-Le problème du renouvellement de la science économique
L’économie du bonheur pose le problème de la qualification mais aussi celui de la quantification. L’expansion récente des travaux sur ce concept qui pourrait nous laisser penser qu’il s’agit d’un phénomène de mode ne doit pas nous faire oublier qu’il y a derrière, l’utilité sociale d’une théorie. Ce sont les fameuses conditions de fond citées auparavant. Il y a derrière toute cette discussion un cadre de renouvellement de l’approche économique classique. Au 18èmesiècle, le droit des enclosures va voir la naissance du capitalisme. « Enclosure », terme anglais qui signifie l’action d’enclore ou de fermer un champ, cela met fin à « l’open Field » en clôturant les parcelles agricoles et va permettre « d’exacerber », au sens d’exalter, l’individualisme. On remarque à l’époque une augmentation de 10 à 15 % des rendements des parcelles. La chambre des communes en Angleterre vote « L’enclosure act » qui met fin aux droits d’usage et instaure la propriété privée. Or, il semblerait que l’on revienne de plus en plus à une économie basée sur l’usage plutôt que la propriété avec tous les développements actuels de l’économie collaborative.

Au final, que dire de l’économie du bonheur : nouvelle branche de l’économie ou phénomène de mode ? Si beaucoup d’économistes pensent que maximiser le niveau de vie maximise le bien-être, de plus en plus d’autres économistes pensent que nous rentrons doucement mais surement dans un nouveau paradigme à partir duquel l’économie doit être repensée avec l’idée selon laquelle il faudrait plutôt augmenter le bonheur que la richesse. Il faut ré-humaniser l’économie en replaçant l’être humain au centre de la réflexion économique et en le considérant non plus comme cet être froid, rationnel, maximisateur, égoïste et calculateur mais plutôt comme le décrivait Spinoza, cet être de passions.

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[1]«  du bonheur : un voyage philosophique »-fayard-2013

[2] S.Jevons-1871-« la théorie de l’économie politique » et FY.Edgeworth-1881-»mathematical psychics » voir aussi N.Chaineau »Jevons, edgeworth et »les sensations subtiles du cœur humain » :l’influence de la psychophysiologie sur l’économie marginaliste » revue d’histoire des sciences humaines 2002/2 n° 7 pp13-39

[3] « le bonheur en économie » idées économiques et sociales SCEREN-CNDP-CRDP

[4] Sociologue hollandais, il est l’un des pionniers de l’économie du bonheur ( NdE : il a écrit un chapitre pour ce premier numéro)

[5] Cite par F.Ait said ,2011

[6]T S Khun « la  structure des révolutions scientifiques » 1962 trad.franc.1992 collection champs-Flammarion

[7]Logicien et épistémologue hongrois, il fut un des plus grands philosophes des mathématiques et des sciences et disciple de Karl Popper.

[8]G. Radnistky 1968 “contemporary schools of metasciences “volumes 1 et 2 – paperback edition

[9] Concours organisé par le secrétariat d’état chargé de la coopération et de la francophonie, destiné aux élèves et étudiants pour trouver des équivalents  à certains mots étrangers rentrés dans la langue française.

[10]La fable des abeilles, vices privés, bénéfices publics

[11] Silbert N. (2013)«Léon WALRAS un génie français méconnu » les echos.fr édition du 14/08/2013

[12]Pour ses travaux, Walras va être proposé à trois reprises, à partir de 1905,  pour le prix Nobel de la paix, les trois tentatives resteront infructueuses

[13]L’hypothèse utilitariste : pour Hume et Bentham, le seul principe qui vaille est celui de l’utilité. A chaque fois que nous devons faire le choix entre deux options, il faut choisir celle qui offre les meilleures conséquences pour toutes les personnes concernées

[14] L’effet de résilience ou « treadmill effects » stipule que les gens s’adaptent à des chocs  très importants qui ont peu d’effet sur le bonheur à long terme, une certaine forme de processus d’adaptation « efface »les effets du choc. Voir L.Levy garboua »économie et psychologie : des retrouvailles après 100 ans de solitude » First behavioral and experimental economics workshop of paris-saclay-ens Cachan-7 mai 2015-

[15] Discours du roi du Maroc du 18 mai 2005.

[16] « commission sur la mesure de la performance économique du progrès social »-institut national de la statistique et des études économiques- www.insee.fr

[17] Organisation des nations unis  www.un.org/fr/

[18] Discours du roi du Maroc du 30 juillet 2014

[19]voir le numéro de l’hebdomadaire marocain « la vie économique « du 29 janvier 2016 qui titrait de la GRH au bien-être

[20]Voir le journal marocain la dépêche du 18/02/2016 article de Belefkih S et Bouazzaoui  C

[21]statistiques de l’édition en France www.edistat.com

[22] Editions 2012/2013/2015 et 2016

[23] Voir le site http://worldhappiness.report pour le rapport complet

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