Vers une géographie du bien-être. Antoine Bailly

Le livre « La géographie du bien-être » a été publié un peu trop tôt (1981) pour le public francophone, habitué aux indicateurs économiques et financiers tel que le PIB. Retravaillé en 2014, il répond à une prise de conscience de la nécessité de dépasser la mesure de la qualité de vie pour celle plus subjective du bien-être. Cet article en retrace l’histoire et en montre les difficultés.

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À PROPOS DE L’AUTEUR
Professeur Docteur Antoine Bailly, président des Sciences Sociales à l’Academia Europaea, Prix Vautrin Lud 2011 “Nobel” de géographie, Founders Medal en science régionale, Docteur Honoris Causa Québec, Hongrie, Lisbonne, Iashi, auteur de plus de 30 livres en géographie et 300 articles, ancien directeur scientifique du Festival International de Géographie, ancien président du Conseil de l’Université de Genève, ancien chief examiner du Baccalauréat International, ancien président des professeurs d’Université suisse.

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SUMMARY
The book « La géographie du bien-être » (the geography of well-being) was published a bit early (1981) for the French-speaking public, more targeted to the purpose of referencing financial indicators such as GDP. Its second edition in 2014 speaks to a heightened awareness to move beyond quality of life and encompass subjective well-being. This article takes a look back and looks at its difficulties.

MOTS-CLÉS
Bien-être ; qualité de vie ; bonheur ; géographie de la santé ; subjectivité ; micro-géographie.

KEYWORDS
Well-being; quality of life; happiness; geography of health; subjectivity; micro-geography.

Pour citer cet article (format APA). To quote this article (APA standards):
Bailly, A. (2016) Vers une géographie du bien-être. Sciences & Bonheur, 1, 18-21.

L’article est disponible en format pdf dans le premier numéro. Pour y accéder, cliquer ici: S&B_Automne2016

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En 1981, il était un peu tôt pour espérer que les géographes francophones s’intéressent à la « géographie du bien-être ». Pourtant, les PUF ont accepté l’ouvrage dans la collection Espace et Liberté dirigée par Paul Claval, avant de mettre la collection qui dérangeait un autre géographe, Pierre George, au pilon. Mais le livre continuait son chemin en traduction en Italie, où l’accueil était fort : livre de base de beaucoup d’étudiants en économie et en sociologie, conférences à Milan, Turin, Gênes, Naples, Bari. Deux éditions ont montré que la géographie du bien-être avait un potentiel dans les pays latins (voir en bibliographie). Ce que la géographie apporte, c’est le point de vue spatial à l’étude de la géographie du bien-être, pourquoi y a-t-il des lieux appréciés, d’autres rejetés, de la topophilie ou de la topophobie ?

Dans les pays anglo-saxons le cheminement est plus délicat du fait du sens de « well-being », plus destiné à évaluer le niveau de vie pour les classes défavorisées qu’à une analyse du bien-être individuel… La « well-being geography » existe mais pour mesurer le nombre de personnes bénéficiant des allocations de bien-être. Et tel n’était pas l’objet de notre livre pionnier sur les éléments constitutifs du bien-être.

Ce n’est qu’au début des années 2000, lorsque le livre avait disparu des librairies et des bibliothèques (même de celle de l’Institut de Géographie à Paris où l’unique exemplaire avait été volé !) que la demande pour des articles et conférences dans ce domaine a repris… d’abord en liaison avec la santé, puis le bonheur. Revenons sur ces étapes.

I Introduction

C’est sous l’impulsion de Sébastien Fleuret qu’a eu lieu, en 2005, un colloque sur une approche globale de la santé, qui n’est plus une géographie médicale, mais une géographie globale s’intéressant au concept de bien-être, tel que défini par l’OMS dans sa constitution en 1948. Il faut dire que la santé est un élément fondamental dans le bien-être perçu par les individus. Plus que la richesse, la santé est considérée dans les pays occidentaux comme le premier critère du bien-être. Dès que la santé est un problème, les autres critères comme l’amour, la famille, l’habitat, etc. se dégradent également. Comme nous le montrons dans la Géographie du bien-être (p. 191), la composante psychologique est plus importante que l’environnement social, économique et politique, ce qui nous a poussé à développer une optique globale pour connaître le bien-être par région ou par pays. Mieux que le PIB, l’indicateur du Bhoutan, le Bonheur National Brut, privilégie d’autres critères que la richesse économique, mais est loin de faire l’unanimité

Tout d’abord, comme Campbell, Converse et Rodgers (1976), nous souhaitons montrer la nécessaire différentiation entre la qualité de vie et le bien-être personnel. La question du choix entre indicateurs objectifs et subjectifs est donc dépassée. Se substitue à elle celle du choix entre l’évaluation de la qualité de vie et celle plus personnelle du bien-être. C’est ce que Lise Bourdeau-Lepage a voulu approfondir en organisant à Lyon, en 2013, un colloque sur les liens entre bien-être et nature. Une manifestation qui a connu un grand succès et va faire l’objet d’une publication sur la perception des désirs de nature et de bien-être.

Or, la plupart des indicateurs n’expriment que la qualité de la vie matérielle, une vision très occidentale, mise en cause par l’accroissement des inégalités dans les sociétés libérales. Avec la hausse des richesses pour 1% de la population, le reste de la population ne peut se satisfaire de critères financiers et économiques. Il y a retour aux variables personnelles, santé, famille, habitat, etc. Et en 2014 les éditions Economica-Anthropos publiaient une nouvelle version de la Géographie du bien-être, liant micro-géographie, géographie de la perception et bien-être.

II Le bien-être relationnel

Nous allons reprendre dans cette partie certains éléments déjà présentés dans la Géographie du bien-être (à partir de la page 206.) pour illustrer la complexité de la recherche du bien-être.

C’est à travers les relations que les individus tissent entre eux et avec leur milieu de vie que se forge une perception positive ou négative du bien-être ; tout jugement résulte ensuite de ce rapport complexe. L’inclusion de données subjectives issues d’enquêtes auprès de la population constitue le complément indispensable aux données des recensements ; elles permettent en particulier de ne pas surestimer le rôle de l’économique et de mieux intégrer les mentalités et les goûts personnels. L’accord est dans l’ensemble net pour les variables économiques simples et l’attachement territorial, les variations sont par contre marquées pour les questions personnelles, idéologiques comme la spiritualité, la politique, l’amour, quoique, dans ce cas encore, l’apprentissage influence le jugement. D’ailleurs, dans bien des études, les auteurs constatent l’étroitesse des liens entre les conditions du milieu (objectives ?) et les appréciations subjectives (Ott, 2005 ; Veenhoven R. & Kalmijn, 2005) qui nous éloignent du déterminisme géographique.

Deux concepts principaux facilitent l’explication de ce phénomène. Dans le premier cas, il faut faire appel à la notion de désir, d’aspiration : un individu peut se satisfaire de peu et être heureux, alors qu’un autre, bien pourvu, peut être malheureux. A ce concept se rattache un second, celui du goût individuel : n’explique-t-on pas souvent les différences dans le plaisir éprouvé par deux personnes en un même lieu à un moment donné par la question de goûts ?

Dans une aire donnée un individu peut éprouver du bien-être qu’un autre n’éprouve pas. Il est difficile de contester la véracité de ces deux concepts, auxquels le chercheur fait appel essentiellement ex post, lorsqu’il ne trouve aucune justification scientifique. Le problème revient à explorer la structure des standards de comparaison et leur impact sur les niveaux d’aspiration, car le goût ne constitue pas un phénomène aléatoire. Outre le caractère personnel, l’expérience propre et le milieu de vie le modifient en permanence. Les mécanismes d’adaptation sont par essence temporels et la recherche permanente de nouveaux buts est souvent génératrice du sentiment d’insécurité qui contribue à l’appartenance des populations.

Que la théorie générale du bien-être semble encore lointaine ! Cette revue sur le bonheur en illustre la pertinence. La plupart des critères ne sont pas additifs et toute synthèse conduit à une simplification des résultats. La découverte des dimensions idéologiques du bien-être nous fait prendre conscience de la variété, de l’évolution des significations mentales « qui forment les enjeux conflictuels à partir desquels la société se produit ». « Nous en prenons maintenant d’autant plus facilement conscience que les analyses que nous avons évoquées nous semblent mettre en question l’ensemble des représentations que l’homme se fait de lui-même et de son avenir à la surface de la terre. Or nous faisons bien évidemment partie de cet homme-là » (Racine, Greer-Wootten, Gilmour, 1979).

La géographie du bien-être n’en est qu’à ses débuts : pour révéler les raisons de l’attractivité de certaines villes ou régions à une époque donnée, car les topophilies évoluent comme les valeurs. Elle ne peut prétendre à la maturité des sciences pures ou même à la rigueur conceptuelle de certaines sciences sociales. L’étape empirique descriptive n’est pas encore dépassée, ni atteinte celle de la formalisation logico-mathématique. C’est l’un des problèmes de toute discipline sociale contemporaine que d’être transformée en technique avant d’avoir mérité son statut scientifique.

Pourtant, à travers les multiples études de cas, à des échelles géographiques variées, à travers les interprétations des aspirations des individus, apparaît l’imbrication des valeurs socio-spatiales, économiques, culturelles et spirituelles. Les concepts nés pour appréhender la qualité de la vie favorisent l’identification des processus menant au bien-être : quelques auteurs insistent sur l’importance de la perspective biologique, d’autres sur les perspectives sociales, d’autres enfin sur le rôle de l’environnement (physique, humain).

A une époque de transformation des conditions de vie, une collaboration transdisciplinaire entre les diverses disciplines sociales, au-delà des cloisonnements académiques, peut contribuer à une meilleure connaissance des éléments et des mécanismes du bien-être et du bonheur. Le bien-être est une notion globale qui repose sur une vision d’ensemble de l’homme et de la société. Chaque chercheur, en apportant sa conception du bien-être, met en question l’écrasante priorité dont avaient bénéficié les critères économiques. Les limites idéologiques, physiques et sociales de la croissance sont contestées ; d’autres valeurs doivent les remplacer. Le problème des sciences sociales sera de répondre à ce défi et d’apporter des réponses scientifiques. La qualité de la vie conçue par les techniciens des sociétés occidentales n’est-elle pas le reflet des structures économico-politiques existantes ? Baudrillard n’affirme-t-il pas : « C’est la croissance elle-même qui est fonction de l’inégalité […] Tout comme la croissance, l’égalisation tendancielle des revenus […] est nécessaire à l’intériorisation des processus de croissance, laquelle […] est tactiquement reconductrice de l’ordre social, lequel est une structure de privilège et de pouvoir de classe » (Baudrillard, 1970). Toute contribution à la recherche sur le changement nous oblige inévitablement à nous interroger sur ces objectifs : le changement, pour qui, pour quoi ? Qui bénéficie du mieux-être, qui va en supporter les coûts ? Quelles sont les nouvelles variables de discrimination sociale ? L’inégalité économique se renforce, complétée par d’autres formes de pouvoir que constituent le savoir, les modes de décision, la culture, les loisirs. Comprendre les mécanismes responsables de l’évolution du bien-être socio-spatial, en évitant les éléments superficiels, pour ensuite proposer des théories explicatives, tels sont les objectifs de la géographie du bien-être.

Bibliographie

Bailly A. (1981), La géographie du bien-être. Paris : PUF.

Bailly A. (2014), Géographie du bien-être. Paris : Economica-Anthropos.

Baudrillard J. (1970), La société de consommation. Paris : Gallimard.

Campbell A., Converse P., Rodgers W. (1976), The quality of american life. New-York : Russel Sage Foundation.

Fleuret S., Thouez J.P. (2007), Géographie de la santé. Paris : Economica-Anthropos.

Ott, J. (2005). Level and inequality of happiness in nations: Does greater happiness of a greater number imply greater inequality in happiness? Journal of Happiness Studies, 5, 397-420.

Racine J.B., Greer-Wootten B., Gilmour G. (1979), De l’idéologie de l’espace à l’idéologie dans l’espace. Lausanne : Université de Lausanne.

Veenhoven, R. & Kalmijn, W.M. (2005) Inequality-Adjusted Happiness in Nations. Journal of Happiness Studies, 6, 421-455.