Édito

Tour à tour objet moral, philosophique et politique, le bonheur est devenu, depuis les années 1950, un objet scientifique, notamment sous l’influence de psychologues américains (Gurin, Veroff, Feld, Cantril, etc.), qui prennent en compte l’autopositionnement des patients sur une échelle de bien-être. Ce changement de paradigme s’appuie sur des évolutions importantes de société. En effet, si les améliorations scientifiques modifient en profondeur les sociétés, elles ne le font pas de manière autonome ; elles sont elles-mêmes largement tributaires des sociétés qui les voient naître. Ainsi, cette impulsion scientifique ne surgit pas ex nihilo;si elle influence et renforce les tendances sociétales sous-jacentes, elle naît aussi dans les interstices créés par l’émiettement progressif des carcans nationaux, familiaux et religieux. À une conception a priori (et donc normative) des conditions du bien-être humain se substitue alors progressivement l’idée selon laquelle l’individu est le seul détenteur des clés de son propre bien-être ainsi que de son évaluation.

minilogo

L’édito est disponible en format pdf dans le premier numéro. Pour y accéder, cliquer ici: S&B_Automne2016

Cette conception du bonheur dépasse par ailleurs l’usage courant, empreint d’immédiateté et d’évanescence, pour englober une notion plus réflexive de satisfaction par rapport à la vie que l’on mène. Celle-ci est évaluée par des questions telles que « êtes-vous heureux.se de la vie que vous menez? » ou « à quel point êtes-vous satisfait.e de la vie que vous menez? ». Les enquêtes et les sondages se multiplient et de larges bases de données mêlant données déclaratives et objectives se constituent en l’espace de quelques années à travers les États américains d’abord, sous l’impulsion du GSS (General Social Survey), puis d’autres pays, principalement occidentaux avec des sondages publics et privés, l’Eurobaromètre ou Gallup prenant le relais hors des frontières américaines. L’économie emboîte alors le pas à la psychologie pour étudier les liens entre dimensions objectives et subjectives, notamment entre richesse et bonheur. Une étude retentira de manière forte en 1974 au-delà du domaine alors naissant des sciences du bonheur : le « paradoxe d’Easterlin », qui suggère, à partir du cas américain, que l’accroissement des richesses d’une société ne conduit pas mécaniquement à l’essor du bonheur moyen. Cet exemple retentit fortement dans un domaine économique qui considère alors (et qui le considère toujours pour une grande partie) que l’accroissement des richesses s’accompagne nécessairement d’un accroissement de l’utilité, et donc plus ou moins directement du bien-être des individus.

La psychologie et l’économie ont depuis dominé ce domaine, tant en termes de publications que d’influence. En comparaison, les autres sciences humaines restent encore en retrait, même si un nombre croissant de sociologues, historiens et anthropologues se penchent aujourd’hui sur ce champ d’étude. À une concentration disciplinaire vient s’ajouter une concentration géographique ou du moins culturelle : ce domaine reste l’apanage des recherches anglo-saxonnes et est comparativement moins développé en France et de manière générale dans le monde francophone, malgré quelques initiatives fortes mais souvent isolées : une association dédiée à la psychologie positive (l’Association française et francophone de psychologie positive), quelques colloques sur la psychologie positive (2013), les liens entre droit et bien-être à la Sorbonne (2013, 2015) et entre droit et bonheur à l’université de Limoges (2014), un numéro de L’Année sociologique intitulé Sociologie du bien-être, coordonné par Michel Forsé et Simon Langlois ou encore un recueil d’articles en ethnologie (Ethnologie des gens heureux). La diversité sémantique recouvrant le concept de bonheur semble indiquer l’aspect parcellaire de ces initiatives.

Depuis quelques années pourtant, la recherche francophone connaît un développement important dans le domaine des sciences du bonheur : plusieurs économistes, psychologues, sociologues, anthropologues ou historiens se sont formés aux méthodes des sciences du bien-être et ont apporté des contributions significatives au domaine. Mais les différentes initiatives de ces chercheurs restent trop souvent isolées les unes des autres. Les différents acteurs francophones, bien que peu nombreux, se connaissent relativement peu et ont tendance à davantage travailler en anglais avec des acteurs anglo-saxons. Si ces échanges sont féconds et à développer, c’est tout un champ de recherches qui pâtit du manque de relations entre ces acteurs et de l’absence de structure de publication au sein du monde francophone : les spécialistes n’obtiennent pas la visibilité nécessaire à l’épanouissement du champ et sont, dès lors, contraints de diffuser leurs travaux dans des revues anglophones.

C’est pourquoi il paraît essentiel de créer une revue scientifique dédiée aux études sur le bonheur, et à tout concept associé, afin de créer un espace d’échanges. Sciences & Bonheur et le réseau qu’elle entend fédérer est une des conditions sine qua non pour que les chercheurs du monde de la francophonie puissent réfléchir, publier, se rencontrer autour de cette thématique et influencer la recherche actuelle sur le sujet. La revue a donc vocation à rapprocher les chercheurs de différentes disciplines et de différents pays tout en donnant une plus large audience à leurs travaux. D’autres manières d’appréhender le sujet du bonheur y seront encouragées tant l’horizon épistémologique du domaine semble pour l’instant restreint aux dimensions quantitatives de l’économie et de la psychologie. En s’appuyant sur les forces vives du monde francophone, la revue a pour but d’élargir cet horizon, en augmentant le nombre de disciplines et d’auteurs s’exprimant sur le sujet.

La revue : objet et ligne éditoriale
La revue est francophone, pluridisciplinaire, démocratique et s’intéresse aux questions liées au bonheur. Francophone, elle invite les chercheurs des différentes zones de la francophonie à se positionner sur le sujet. Pluridisciplinaire, elle accueille des spécialistes (ou scientifiques pour éviter répétition) venant de toute discipline : psychologie, sociologie, économie, anthropologie, histoire, géographie, urbanisme, médecine, mathématiques, sciences de l’éducation, philosophie, etc. S’intéressant au bonheur et aux mesures subjectives, la revue s’attache avant tout à la façon dont les individus perçoivent, ressentent et retranscrivent un environnement, une situation ou un rapport social. En présentant et discutant différents modèles, elle se veut le lieu de débats constructifs liés aux sciences du bonheur. Elle offre également une tribune aux investigations liées aux expériences variées de la « bonne vie ». Théorique autant que pratique, elle accueille la production de savoirs sur le bonheur dans leurs dimensions philosophiques, conceptuelles, méthodologiques, épistémologiques ou sémantiques. Mais si la revue considère que le bonheur doit être étudié d’un point de vue scientifique, elle souhaite rendre accessible ses développements aux citoyens et estime qu’étant donné le sujet, l’échange et la diffusion avec la société civile sont essentiels. Elle est en ce sens « démocratique ». Ainsi les articles seront accompagnés d’un résumé de vulgarisation qui permettra d’expliquer le propos au grand public.

Premier numéro
Le premier numéro de Sciences & Bonheur s’intéresse aux apports des différentes disciplines aux sciences du bonheur. Ethnographie, histoire, géographie, psychologie, économie, sociologie, neurosciences et philosophie sont mobilisées pour apporter un éclairage multiple et afin de rendre compte de la dimension plurielle du sujet.

Contributeurs

Philippe d’Iribarne, ethnologue, retrace un historique pré-Easterlinien en montrant comment un certain nombre de paradoxes avaient été mis en exergue, y compris par lui-même, avant que Richard Easterlin rédige un article en 1974 qui reste l’étude la plus citée dans le domaine. Philippe d’Iribarne justifie également son choix d’emprunter une voie qui laisse autant que possible la partie subjective de côté, tant celle-ci semble vulnérable aux univers culturels dans lesquels les individus se positionnent. Finalement, il invite l’économie du bonheur à relever le défi de la comparabilité des sociétés et des univers de sens.

Antoine Bailly, géographe, retrace un bref historique des éléments qui pourraient constituer une géographie du bien-être, et montre les efforts qu’il reste à faire à une science encore en constitution pour comprendre les liens complexes entre le milieu et ceux qui le pratiquent. Tout comme Philippe d’Iribarne, il note la naissance de paradoxe entre richesse et bien-être dans les années 1970, d’où son envie de créer une géographie consacrée au bien-être. Partant du constat de l’évolution des structures mentales en fonctions des milieux, Antoine Bailly note qu’une théorie générale du bien-être est encore lointaine et au sujet de la géographie qu’elle n’a pas encore acquis la rigueur conceptuelle des sciences sociales.

Rémy Pawin, historien, s’interroge sur la place des historiens pour appréhender un objet ancré dans le présent. Il n’y voit aucun paradoxe, au contraire, puisque les enquêtes sur lesquelles s’appuient les chercheurs datent du début des années 1970 pour la plupart et qu’il incombe notamment aux historiens de déterrer des matériaux qui pourraient étirer les études longitudinales. Rémy Pawin invite donc les historiens étudiant cet objet à « mieux engager la ressource historique », pour retracer l’évolution des représentations et des expériences du bonheur.

Ruut Veenhoven, sociologue, montre comment ses confrères ont largement déserté un domaine qui reste aux mains des psychologues et des économistes. Après avoir montré les gains que la sociologie aurait à gagner à accepter ce sujet, il analyse les freins théoriques et pratiques qui empêchent les sociologues de s’en saisir.

C’est une question similaire que se pose Bachir Lakhdar, économiste, dans le domaine de l’économie du bonheur cette fois. À partir d’une étude historique et sémantique, il se demande à quel point l’économie du bonheur relève d’une mode ou d’un véritable changement de paradigme. Il montre que les conditions pour faire de l’économie du bonheur un changement de paradigme ne sont pas encore réunies, puisqu’il y a encore des questionnements sur la conceptualisation de la mesure du bonheur, ce qui demandera in fine un renouvellement de la science économique.

Charles Martin-Krumm et Antonia Csillik, chercheurs en psychologie, retracent un historique des grandes figures et des grandes initiatives qui ont fait naître la psychologie positive. En signalant à quel point bon nombre de critiques la visant sont infondées (déni de la souffrance, discipline uniquement basée sur l’individu, etc.), ils reconnaissent cependant qu’elle est loin d’avoir inventé autant qu’elle voudrait le prétendre et vont même jusqu’à questionner le nom de « psychologie positive ». Ils dressent un bilan de ses apports avant de conclure par une dernière partie épistémologique, dans laquelle ils tentent de voir ce qui relève de l’innovation conceptuelle, méthodologique ou du changement paradigmatique.

Jacques Fradin et Camille Lefrançois-Coutant, neuroscientifiques, montrent les apports des théories et des pratiques cognitives dans un domaine dont une partie se passe dans le cerveau. Les auteurs mettent en avant l’importance de la pratique clinicienne pour compléter les travaux théoriques, tant les temporalités entre théorie et pratique peuvent être différentes. Ce faisant, ils invitent les scientifiques à compléter la théorie par la pratique.

Jacques Lecomte, psychologue de formation, tisse un certain nombre de passerelles entre des vues souvent contradictoires et emprunte le chemin de la philosophie en jetant un œil réconciliateur aux grandes conceptions du bonheur actuelles, le bonheur eudémonique qui met l’accent sur un certain nombre de conditions a priori désirables (avoir un but dans la vie, avoir une bonne santé mentale) et le bonheur hédonique, où seul le ressenti des acteurs est pris en compte. L’auteur propose un rapprochement entre ces deux conceptions généralement opposées, par le biais des relations interpersonnelles, qui imprègnent fortement les deux tissus conceptuels.

Bonne lecture,

Le comité de rédaction.

Gaël Brulé
Pascale Haag
Rémy Pawin
Laurent Sovet
Franck Zenasni
Thibaud Zuppinger

Pour citer cet article (format APA). To quote this article (APA standards).

Brulé, G., Haag, P., Pawin, R., Sovet L.,  Zenasni, F. et Zuppinger, T. (2016) Édito. Sciences & Bonheur, 1, 3-5.