Le bonheur est-il miscible dans la (neuro)science ? Jacques Fradin et Camille Lefrançois-Coutant

Le présent article propose un certain nombre d’hypothèses concernant les processus participant aux capacités d’accès d’un individu au bonheur. En effet, le bonheur est susceptible d’être généré par plusieurs types de mécanismes et substrats neuropsychologiques ne s’excluant pas les uns des autres. Ceux-ci induiraient des composantes du bonheur que l’on pourrait qualifier d’instinctives, émotionnelle et adaptative. Cette conception à plusieurs facettes explique en partie la difficulté qu’ont les scientifiques à délimiter et définir l’objet du bonheur. Malgré cette contrainte, les perspectives suggérées dans cet écrit se voient appuyées par un certain nombre d’écrits scientifiques dans le domaine de la biologie, des neurosciences et d’observations et de pratiques en développement personnel ou en psychothérapie. Les neurosciences apparaissent alors comme un moyen potentiel d’objectiver le vécu de bonheur. Il est à noter que les auteurs ont davantage rédigé cet article en tant que praticiens qu’en tant que chercheurs, bien que les hypothèses qui y sont formulées soient d’abord issues de leurs propres recherches scientifiques et observations cliniques.

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À PROPOS DES AUTEURS

Jacques Fradin
Jacques Fradin est docteur en médecine, psychothérapeute (ADELI) comportementaliste et cognitiviste (AFTCC). Il est Directeur du Laboratoire Psychologie & Neurosciences du Fonds Institut de Médecine Environnementale (Paris), dont les travaux transdisciplinaires sont consacrés à une approche neurocognitive du stress dans de nombreux contextes, en partenariat avec des chercheurs du C.R.N.L. (Inserm U1028 & CNRS UMR5292) et de l’Université de Montpellier 1 et 3 (Lab. Epsylon). Il est directeur pédagogique d’un DU, chargé de cours dans 2 autres, auteur ou co-auteur d’articles scientifiques et d’ouvrages dont : « L’intelligence du stress » (2008, Eyrolles).

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Camille Lefrançois
Camille Lefrançois est psychologue et chercheure au Fonds Institut de Médecine Environnementale (Paris). Elle a notamment travaillé sur les déterminants neurocognitifs et comportementaux du stress.

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SUMMARY
The present article looks into a certain number of hypotheses regarding processes enabling individuals to reach happiness. Happiness can be generated by several mechanisms and neuropsychological substrates nonexclusive to one another. These induce three components of happiness: instinctive, emotional and adaptive. This multifaceted conception of happiness makes it hard for many scientists to precisely define it. In spite of this constrain, the perspectives suggested in this article are backed up by many writings and findings. Neurosciences are one way to make this definition of happiness more objective. This article is written more from the perspectives of practitioners than from the perspectives of researchers.

MOTS CLÉS
neurosciences ; praticiens ; instinctive ; émotionnel ; adaptative

KEYWORDS
neurosciences ; practice ; instinctive ; emotions ; adaptative

Pour citer cet article (format APA). To cite this article (APA standards)

Fradin, J. et Lefrançois-Coutant, C. (2016) Le bonheur est-il miscible dans la (neuro)science ? Sciences & Bonheur, 1, 70-79.

L’article est disponible en format pdf dans le premier numéro. Pour y accéder, cliquer ici: S&B_Automne2016

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INTRODUCTION

De nombreux chercheurs ont longtemps considéré que la subjectivité n’était pas du domaine de la science. Dans ce cadre, le bonheur est sans doute l’un des derniers registres de la psychologie à n’avoir pas entièrement bénéficié de l’attention de la plupart des spécialistes. Des concepts apparentés à la perception du bonheur tels que la qualité de vie, l’absence de stress, de souffrance ont pu sembler plus aisés à aborder car en apparence plus facilement mesurables. A la fin des années 90, sous l’impulsion de Martin Seligman, la psychologie positive est apparue aux Etats-Unis en tant que discipline à part entière aillant pour objet d’étude la santé et le bien-être des personnes. Mais force est de constater que l’expérience du bonheur paraît malgré tout difficile à partager, et ainsi à décrire, conceptualiser, modéliser et verbaliser.

Les sciences ont pourtant déjà connu de telles problématiques. Dans le domaine des sciences dites « dures », l’on a pu émettre des hypothèses et réaliser des calculs sur l’infiniment petit et l’infiniment grand, c’est-à-dire sur le difficilement perceptible, pour finalement mettre en évidence l’existence de certaines entités imperceptibles à l’échelle humaine, telles que le boson. La science s’est donné les moyens d’objectiver ce type de phénomène à l’aide, rappelons-le, d’hypothèses, et en injectant une part de subjectivité dans l’exploration et l’expérimentation.

En sciences humaines, l’observation des comportements puis la description des cognitions, des émotions, des biais de perception et autres illusions, ont obligé les chercheurs à affiner sans cesse leurs méthodologies d’exploration, outils de mesure, protocoles de validation, processus de rétro-analyse des résultats, démarches et même concepts dans un cadre toujours plus large et systémique.

Ainsi certains auteurs, en éclaireurs, se sont attelés à analyser et déterminer le vécu de bonheur, si insaisissable puisse-t-il paraître de prime abord. Le domaine de la psychologie (cf. Molix et Nichols, 2013 ; Landes et al., 2014 ; Goyal et al., 2014), de la socio-économie (Spouza et Spouza, 2000 ; Easterlin, 1974), ou encore de l’économie comportementale (Kahneman et Deaton, 2010 ; Stevenson et Wolfers, 2013 ; Ward et King, 2016) ont par exemple permis de mettre en évidence le fait que l’accroissement des richesses, à l’échelle d’une société ou des individus, n’est pas forcément génératrice de bonheur.
Pour autant, ces travaux restent marginaux, même si l’émergence sociétale de la problématique contribue sans doute à l’accélération de son intérêt dans le paysage scientifique.

I. Quel apport des neurosciences ?

Les neurosciences tentent de contribuer à l’objectivisation de nombre de processus de pensée, y compris subjectifs. Dans cette optique, on peut se poser la question de savoir si la recherche du bonheur pourrait constituer un marqueur, un driver orientant notre quête neuronale, sociale, stratégique (à travers nos fonctions exécutives), au même titre que le ou plutôt les plaisirs, mais à un tout autre niveau cérébral et fonctionnel ?

D’un point de vue biologique, le fonctionnement de nos métabolismes, de nos cellules et même de nos comportements sont considérés comme autorégulés. En d’autres termes, ils seraient orientés vers (asservis à) la satisfaction d’un besoin biologique. Ils sont activés par le déficit et freinés par l’excès de résultat (de produit final).

Sous l’angle du darwinisme comportemental (Tinberger, 1963), le plaisir a une fonction d’orientation du comportement destinée à augmenter nos chances de survie et d’adaptation dans notre environnement, et face aux évolutions de celui-ci. Les sensations auraient donc une fonction téléonomique . Cabanac (1971) illustre ce phénomène sur l’alliesthésie à travers le rôle du plaisir alimentaire et de la satisfaction des appétits spécifiques dans la satiété globale, à défaut desquels des troubles du comportement alimentaire peuvent apparaître (Apfeldorfer et al., 2010).

De ce point de vue, l’on peut s’interroger sur la fonction biologique et darwinienne du bonheur. Plus exactement, si une telle fonction existe, si elle constitue bien un état universel de notre nature humaine et non un simple acquis culturel, au même titre que les plaisirs alimentaires ou sexuels, l’anxiété, la dépression ou l’amertume, quelles structures cérébrales, quels réseaux neuronaux la sous-tendent? Il semblerait intéressant d’explorer la façon dont on peut les objectiver, en mesurer l’activité, et potentiellement les stimuler. L’on peut également s’interroger s’il existe des invariants du bonheur, qui en définiraient la nature, même s’ils peuvent être associés à de multiples circonstances et autres facteurs déclenchants. Ces facteurs constitueraient ainsi la variabilité individuelle et/ou culturelle du bonheur.

A ce titre, l’Approche Neurocognitive et Comportementale (ANC, cf. Fradin et al., 2008 ; Fradin et Lemoullec, 2006 ; Fradin et Lefrançois, 2014) propose le concept de « contenant », qu’elle définit comme cette part d’invariance associée à divers modes réactionnels observables en clinique et qui semblent être universels, par opposition à leur composante individuelle et culturelle, dénommée par contraste « contenus » (cognitifs, comportementaux, émotionnels, etc.). Ainsi, la phobie classique dite simple peut se définir comme un mode réactionnel universel caractérisé par la classique et bien connue triade clinique : un vécu de peur intense associé à un comportement d’évitement automatique (largement irrépressible) suivi d’un apaisement immédiat dans l’évitement. De la même façon, de nombreux autres modes réactionnels universels peuvent être considérés comme sous-tendus par des substrats biologiques précis (structures et réseaux neuronaux identifiables) comme la peur, la colère ou le découragement (Fuite, Lutte et Inhibition, cf. Laborit, 1986 ; Bandler et al., 2000), les comportements de dominance et de soumission, etc.

Tous ces modes réactionnels et les substrats qui les produisent peuvent être associés à des stimuli divers, à même de les activer ou de les inhiber, sans pour autant en changer la nature. Ainsi, quel que soit l’objet d’une phobie (contenu), cela ne change en rien la nature de la réponse phobique (contenant).

Dans ce cadre, il est légitime de s’interroger sur le fait que le bonheur ou le malheur puisse constituer des modes réactionnels (ou « contenants ») universels du cerveau humain, et plus largement, sans doute, d’autres espèces.

II. La question du déterminisme du bonheur et des plaisirs

Si, comme nous l’avons vu, les substrats biologiques de bon nombre de plaisirs sont désormais bien identifiés, qu’en est-il du bonheur ?

Certains travaux de psychologues et de généticiens (cf. Lykken et Tellegen, 1996 ; Diener et Diener, 1996 ; Diener, 2013 ; Weiss et al., 2008) ont tenté d’apporter une réponse partielle à cette question. Parmi ces études, l’une portait sur les jumeaux séparés à la naissance (Diener et Diener, 1996). Celle-ci indiquait que le niveau de bonheur perçu dans la vie semble reposer sur un fort déterminisme génétique. Cette observation semble corroborée par le caractère relativement transitoire des perturbations liées à des événements difficiles (deuils, maladies graves, etc.). L’individu retrouve en effet en moyenne son niveau de bonheur de base six mois après ce type d’événement, comme s’il s’agissait d’un véritable point de consigne, d’une valeur programmée donc active, plutôt que de la résultante passive d’une somme d’événements, comme un modèle de renforcement émotionnel le laisserait davantage penser.

Ceci pourrait bien sûr être rapproché des travaux en économie évoqués précédemment (Spouza et Spouza, 2000 ; Kahneman et Deaton, 2010 ; Stevenson et Wolfers, 2013) qui mettent eux aussi en évidence que le niveau de revenu n’a pas ou peu d’incidence durable sur le niveau de bonheur des individus. Par ailleurs, une récente actualisation des résultats d’une étude d’Harvard (cf. Landes et al., 2014 ; Malone et al., 2013 ; Cacioppo et Cacioppo, 2014), met en évidence à travers une étude en cours débutée en 1939 le fait que le principal déterminant du niveau de bonheur est l’affectivité, autrement-dit la qualité des relations sentimentales, familiales ou amicales. Ces résultats corroborent ceux d’autres travaux inédits qui montrent que s’il existe un lien entre niveau de revenu et bonheur ressenti, cela s’explique principalement par le degré d’affects positifs qu’éprouvent les individus dans leur vie en général (Ward et King, 2016). Si cela tend à laisser entrevoir au moins un levier pour le modifier, il semble que relativement peu de facteurs puissent agir sur lui et le modifier significativement et surtout durablement.
Le bonheur serait-il alors un trait de personnalité, sous-tendu par des gènes potentiellement modulés par une épigenèse précoce ?

3. Point de vue de l’Approche Neurocognitive et Comportementale

L’Approche Neurocognitive et Comportementale (ANC, Fradin et al., 2008 ; Fradin et Lemoullec, 2006 ; Fradin et Lefrançois, 2014) offre plusieurs hypothèses concernant les substrats cérébraux ou « contenants » du bonheur, qui ne s’excluent d’ailleurs pas l’une et l’autre.

Nous savons par exemple que le plaisir sexuel comporte une dimension instinctive (hypothalamique), une composante émotionnelle/affective induite par l’expérience et une composante sentimentale et empathique (cf. Vincent, 2010), c’est-à-dire sous-tendue par l’activité du cortex préfrontal, « où le cœur et la raison se rejoignent », selon Damasio (1995). De la même façon, le plaisir alimentaire peut ajouter un plaisir social au plaisir consommatoire issu de la satisfaction immédiate de besoins biologiques. Ainsi, de ce point de vue, une hypothèse envisageable pourrait être que le niveau de bonheur puisse comprendre une composante instinctive, une composante émotionnelle et une composante que l’on pourrait qualifier d’adaptative, ou résiliente.

3.1. Une composante instinctive du bonheur ?
D’après nos hypothèses, une composante instinctive pourrait participer à l’accès de l’individu au bonheur. Cette composante se définirait au travers de l’état de calme, lequel ouvrirait la voie aux plaisirs « consommatoires ». Cet état de calme dit « instinctif » relève du circuit de la récompense, sous-tendu par l’activité du faisceau médian du télencéphale (dans la partie antérieure cerveau). Il s’oppose aux trois états de stress usuellement considérés que sont la Fuite, la Lutte et l’Inhibition (op. cit. Laborit, 1986 ; Bandler et al., 2000). Ces quatre types de réseaux sont à même d’exercer une forme de régulation verticale sur l’ensemble du système nerveux. En effet, en fonction de leur activité, l’expression de tous nos sens, désirs, cognitions peut s’en trouver profondément modifiée. Laborit définit donc le calme et les trois états de stress comme une quadrilogie de nature instinctive, en ce sens qu’il s’agit de prédispositions et compétences non apprises, de méta-instincts en quelque sorte destinés, pour le premier, à gérer les situations de « vie » et pour les trois derniers, celles de survie. L’ensemble met ainsi en situations de fonctionnement différenciées l’ensemble des instincts, antérieurement à tout apprentissage.

3.2. Une composante émotionnelle (limbique) ?
Une deuxième composante pourrait également concourir au vécu de bonheur, mais cette fois-ci dans son versant émotionnel. On suppose dans ce cas qu’elle pourrait être sous-tendue par l’activité des réseaux et circuits dits limbiques. Elle inclurait notamment la dimension structurelle de ce que l’on pourrait considérer comme un trait de personnalité (cf. Weiss et al., 2008). Pour autant, selon le modèle de Robert Cloninger (Cloninger et Gilligan, 1987 ; Cloninger et al., 1993 ; Hansenne, 2001) ou de Fradin et Lemoullec (2006), nos motivations profondes et dites primaires seraient directement induites par nos gènes et/ou l’épigenèse précoce, c’est-à-dire constituée lors de la période de développement dite sensible. Ce type de plaisir et de motivation semble intrinsèque à l’individu. En d’autres termes, il se présente comme lié au plaisir de l’action elle-même bien plus qu’au résultat ou à la reconnaissance induits, comme on le vit dans les hobbies et autres passions ou vocations (voir également la Théorie de l’Auto-détermination ou Self-Determination Theory, Deci et Ryan, 2002 ; Ryan et Deci, 2000). Il serait donc peu sensible à l’échec, à la différence des motivations dites secondaires ou extrinsèques qui, d’après le modèle de Fradin (Fradin et Lefrançois, 2014), pourraient davantage être issues de mécanismes de conditionnement classique de type stimulus/récompense, supposant un mécanisme de renforcement synaptique de Hebb (1949).

Nos hypothèses nous amènent à penser, conformément à notre longue expérience clinique sur ce sujet et notre début de validation psychométrique de ce concept (en cours), que nous disposons tous de motivations intrinsèques, primaires (en tant que contenants), d’une prédisposition à une(des) forme(s) de bonheur (correspondant à des contenus). Mais notre contexte familial, culturel, éducatif et social et même nos propres choix de vie ne nous permettraient pas toujours de les valoriser et donc de les exprimer, d’en tirer bénéfice en termes de bonheur ressenti. Nous avons pu constater, d’un point de vue des applications possibles (psychothérapie, développement personnel, accompagnement professionnel, etc.), que ce type de modélisation des motivations et de leur gestion s’avérait très utile dans le cadre de situations de changement pour l’individu. En effet, il semble que la motivation primaire soit un levier toujours facilement mobilisable et producteur de bonheur « gratuit », durable et peu épuisable.

Notons par ailleurs qu’une telle modélisation pourrait avoir des répercussions même dans le domaine de la consommation responsable puisque, comme le démontre une étude récemment publiée (Matz, Gladstone, et Stillwell, 2016), les personnes achetant des produits « conformes » à leur profil de personnalité ressentent davantage de bonheur et de satisfaction durable, contrecarrant ainsi le plaisir labile des achats compulsifs et leurs effets potentiellement néfastes pour l’environnement. En d’autres termes, l’argent peut acheter le bonheur quand nous dépensons selon notre personnalité.

3.3. Une composante de type résilience ?
Enfin, une troisième composante du bonheur pourrait être liée au fonctionnement de deux modes mentaux génériques, l’un dit « automatique », l’autre dit « adaptatif » et supporté par le cortex préfrontal (Fernandez-Duque et Posner, 2001 ; Dijksterhuis et al., 2006 ; Dijksterhuis et Nordgren, 2006 ; Fradin et al., 2008 ; Waldinger et al., 2011). Ces deux modes de fonctionnement sont impliqués dans la gestion des capacités de résilience, notamment dans l’alternance de situations de maîtrise et de non maîtrise. Cette agilité, que l’on peut considérer comme essentielle dans la prévention des facteurs internes du stress (ou stressabilité) tout autant que pour gérer de façon efficace les facteurs externes (ou stresseurs), facilite à la fois le rétablissement de l’état de calme et l’acquisition d’une véritable méta-compétence, couramment associée à des vécus comme le sang-froid, le flegme, la sagesse ou la sérénité, etc. C’est sans doute sur ce type de processus qu’agissent non seulement la Gestion des Modes Mentaux (une des méthodes de l’ANC), mais aussi certaines approches en Thérapie Comportementale et Cognitive (cf. Lutz et al., 2004 ; Reineke et al., 2015) telle que la dite Pleine Conscience (Mindfulness,), ou encore la Thérapie de l’Acceptation et l’Engagement (Acceptance and Commitment Therapy).

Dans cette troisième composante, le bonheur pourrait se définir comme un niveau d’intensité et de satisfaction du mode mental considéré. Au mode mental dit « automatique », pourrait correspondre un bonheur ou un épanouissement trouvé dans la sensation de maîtrise, de « travail bien fait et poli avec amour », de traditions adoptées et accomplies jusqu’à la virtuosité. En revanche, les caractéristiques cognitives attribuées au mode mental adaptatif laissent penser que la sensation de bonheur y serait traduite par une capacité à appréhender en toute légèreté l’imprévu (état dit de flow), à improviser, à saisir davantage d’informations.

Selon ces hypothèses, le bonheur ne serait donc pas un mais multiple. Le bonheur, définissable en fonction de plusieurs « contenants » et multicomposants, expérimentable au travers d’une multitude de « contenus », serait donc à la fois structurel et largement modulable. Notre expérience de l’accompagnement individuel (thérapeutique ou autre) nous montre que même les composantes structurelles du bonheur pourraient être identifiées et mieux valorisées ou exprimées (à l’image des mouvances Montessoriennes ou assimilées). Ainsi une équation ou une démonstration mathématique peut être déclarée « élégante », « belle » ou « jolie » par un mathématicien, là où d’autres n’y voient qu’un agencement froid de nombres et de calculs. Par ailleurs, la composante du bonheur qui semble liée à l’agilité de la résilience pourrait être indéfiniment développable. A la différence du(des) plaisir(s) consommatoires (instinctifs) ou émotionnels secondaires (renforcés par le succès et débranchés par l’échec) et en complément des motivations primaires, il constituerait une sorte de levier permettant de produire de l’initiative, de l’investissement d’action à long terme, même hors de tout succès immédiat et tangible.

4. Les apports de l’ANC en pratique

Ces interprétations quant à la genèse du bonheur n’enlèvent pas totalement le caractère éminemment subjectif et individuel du bonheur. Au contraire, son caractère potentiellement/vraisemblablement matriciel, tant en termes de « contenants » que de « contenus », sa nature difficilement exprimable, verbalisable, partageable et donc comparable, rend sans doute son objectivation durablement difficile voire désuète.
Si la valeur absolue du bonheur n’est sans doute pas importante, sa valeur relative et individuelle est capitale ; une question d’importance majeure est à cet égard de savoir de quels leviers dispose-t-on pour augmenter son bonheur perçu si l’on se sent plutôt malheureux. Par ailleurs, il est légitime de se demander si les résultats qu’il est possible d’espérer obtenir sont stables et durables et si les investissements en tous genres (efforts, temporels, financiers, etc.) pour y accéder en valent la peine.

Notre large expérience en TCC et ANC/TNC (Thérapie Neurocognitive et Comportementale) semble nous montrer tout d’abord qu’il semble préférable de commencer par la réduction du stress et des autres « contenants » pathogènes (producteurs de dépression, d’anxiété, de troubles obsessionnels, etc.). En effet, traiter les causes du stress, c’est permettre mécaniquement à l’état de calme, et ainsi au bonheur, de s’exprimer. D’autres travaux (Arnstern, 2009) montrent aussi et expliquent pourquoi le calme facilite l’activité du cortex préfrontal, lequel permettrait plus globalement d’accéder à une certaine sérénité.

Par ailleurs, la pédagogie en TCC et celle portant sur les « contenants » en TNC augmentent notre capacité à traiter des troubles et libérer nos ressources mais aussi, d’une certaine manière, à les gérer. Ce type de travail facilite ce que nous nommons un changement de mode fonctionnement, en direction d’un mode plus adaptatif et résilient. En ACT, l’on parle aussi de « défusion », c’est-à-dire une capacité de recul sur nos troubles, de moindre impact de nos biais perceptuels, cognitifs et émotionnels. Des travaux récents en neurosciences montrent qu’en état de stress, la bascule dynamique de l’activité d’une structure précise du cerveau – le cortex préfrontal ventromédian – explique les capacités de résilience à la fois émotionnelles et comportementales des individus « qui gèrent » la situation (Sinha et al., 2016).

La description des « contenants » est à la fois éclairante et déculpabilisante de par sa précision, son pouvoir de prédiction, son caractère universel (les sujets ou patients sont souvent surpris de découvrir à quel point ce qu’ils croyaient de « leur fait » est en fait pré-câblé). On parle alors de « dépsychologisation ». La psychologie est assimilable aux contenus, qui sont modifiables ou guérissables. Les contenants, eux, ne sont que gérables, ce qui présente quelques avantages : leur stéréotypie les rend prévisibles, et donc relativement pilotables (comme un voileux qui prend le vent et les courants comme ils sont pour aller où il veut).

En ANC, le travail sur le bonheur se révèle essentiel notamment dans deux situations compliquées à gérer. Le premier type de travail concerne les situations où le niveau de bonheur perçu est bas, non pour les seules raisons pathologiques (dépression, stress, stresseurs externes intenses tels que maladies, contextes professionnels difficiles, etc.), mais par déficit massif d’expression de toutes les motivations primaires. Cet état, que nous nommons « dépression molle », se présente comme « pseudo-dépressif » en situation de contrainte mais fait apparaître l’individu comme normal en situation de repos. Ce phénomène induit un important déficit de capacité de résilience en situation complexe, de souffrance ou d’échec. Dans ces cas, le sujet semble manquer d’énergie pour faire avancer sa vie et sa thérapie elle-même, puis à en transférer les acquis dans les différents domaines de sa vie (professionnelle, familiale, sociale). Dans ce cadre, identifier et libérer ses motivations primaires peut souvent se révéler rapidement voire spectaculairement salvateur, en amont de tout bénéfice ou de tout succès. Le second type de travail classique, concernant le bonheur en ANC, traite des situations où le manque de capacités de résilience et de gestion agile de ses modes mentaux confronte la personne à des situations pénibles, frustrantes, perçues comme insurmontables. L’individu se montre en déficit d’idées, de finalités, de projets neufs. Au fur et à mesure du temps, ces rigidités tendent parfois à se dénouer. Cependant, cultiver cette agilité, cette forme de résilience, peut aussi libérer une certaine légèreté de vie, une prise de recul qui n’est pas un désengagement, bien au contraire. En d’autres mots, cela pourrait correspondre au fait d’engager plus de capacité au bonheur, ce qui semble d’autant plus essentiel que le déficit de plaisir est marqué.

Conclusion

Comme évoqué plus haut, nous avons rédigé cet article davantage en tant que praticiens qu’en tant que chercheurs, bien que les hypothèses que nous y formulons soient issues de nos recherches et observations. En effet, confrontés que nous sommes (collectivement) à l’émergence rapide et multiforme de vastes et nouveaux problèmes sociétaux, la simple prudence « scientifique », certes toujours incontournable sur le fond, ne semble plus toujours suffire à faire face aux « urgences » qui se présentent à nous. Comme semblent l’indiquer les travaux d’Apt Dijksterhuis sur l’Unconscious Thought Theory (UTT, op. cit. Dijksterhuis et al., 2006 ; Dijksterhuis et Nordgren, 2006), la meilleure manière de répondre aux contraintes multiples et variées auxquelles nous devons faire face consisterait à agir rapidement et décider en « temps réel », mais de façon globale. En d’autres termes, joindre à la réflexion rationnelle du scientifique l’intuition intelligente – ou insight – du practicien/expert qui, pour l’essentiel, repose sur un travail cognitif non-conscient.

Au-delà donc des publications scientifiques – qui progressent pas à pas et consolident de nouvelles hypothèses – les modèles visionnaires, l’expérience ou l’expertise, ouvrent aussi des chemins d’explorations qui se révèlent souvent porteurs de ruptures et de nouvelles perspectives. Ainsi, en TCC, c’est plus souvent la pratique clinicienne qui a initié les grandes avancées, plus que la recherche. Le bonheur, particulièrement difficile à appréhender de façon strictement analytique, se prête sans doute bien à de telles démarches, qui rompent nombre de dogmes sur ce qui est observable et digne de recherche.

Les travaux et expérimentations sur le bonheur, à l’échelle de la psychologie individuelle, à celle de la qualité de vie au travail et de son rapport positif à la performance économique, tendent à démontrer l’extraordinaire potentiel de ce concept. Ceci est notamment observable dans la résolution de problèmes jusqu’ici trop seulement considérés sous leurs angles techniques, sociaux, économiques, sanitaires, cognitifs, comportementaux ou même émotionnels, comme si un « constituant/carburant essentiel » du comportement humain nous manquait jusqu’alors.

En effet, le bonheur, ainsi que ses sous-entités, semble être un véritable « catalyseur » du plaisir (instinctif) et du désir (émotionnel), un substrat essentiel pour l’action « gratuite » c’est-à-dire survenant en amont de tout résultat et même en l’absence prolongée de celui-ci. Ce type de processus permettrait tout ou partie de certains investissements ou engagements à long terme voire « à fonds perdus », nous protégeant ainsi de la démotivation, de la dépression, de l’impuissance apprise, du burn out, etc. Le bonheur serait alors sans doute un chaînon manquant essentiel de la psychologie : celui qui explique d’où provient l’énergie gratuite et inépuisable que les passionnés comme les chercheurs connaissent.

L’accès à davantage de bonheur, gratuit et endogène, puisque ne nécessitant que peu ou pas de substrat réel à la différence du plaisir, contrairement au plaisir, est une aspiration croissante et légitime de nos sociétés modernes et de ses promesses de consommation, largement déçues. La compréhension et éventuellement la maîtrise de l’accès au bonheur sont donc sans doute l’une des solutions à bien des problèmes de notre temps, en permettant un recours facilité à de longues études, anticipations, comportements éco-responsables, empathie, créativité, proactivité, etc., dans une société évoluée, évolutive et pour autant incertaine.

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