Kaléidoscope*. Gaël Brulé

* Le kaléidoscope est une partie dont le but est de croiser les regards des articles rédigés dans le numéro. Elle est rédigée par les membres du comité de rédaction de Sciences & Bonheur, et est donnée à relire aux auteurs pour s’assurer que le texte ne déforme pas leurs propos ou leur pensée.

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Brulé, G. (2016) Kaléidoscope. Sciences & Bonheur, 1, 94-97.

Le kaléidoscope est disponible en format pdf dans le premier numéro. Pour y accéder, cliquer ici: S&B_Automne2016

Une grande hétérogénéité
Une première lecture de ces différents auteurs et de ces différentes disciplines donne une impression d’éclatement et d’éparpillement. Les positions, les outils et les cheminements intellectuels paraissent tour à tour proches, lointains ou irréconciliables. À première vue, il semble compliqué de parler de « science du bonheur » et même de « sciences du bonheur », tant les entrées épistémologiques, les outils conceptuels et les approches divergent entre les disciplines et les auteurs. Bachir Lakhdar en rend compte en notant quatre grandes questions : 1) la question de la définition, 2) la question de la quantification, 3) la question de l’interdisciplinarité, 4) du point de vue de l’économiste, celle du renouvellement de la science économique. Tentons de voir ce qui éloigne ces auteurs et ce qui les rapproche.

Cette diversité apparaît tout d’abord au niveau des approches, certains auteurs étant très proches des modèles théoriques et conceptuels alors que d’autres le sont beaucoup plus de la pratique. Les modèles fournissent un cadre d’interprétation des expériences réelles, et comme le notent Camille Lefrançois-Coutant et Jacques Fradin, ils ne suffisent parfois plus à rendre compte de la réalité et sont parfois dépassés par la pratique. Les auteurs soulignent ainsi l’obligation pour certains chercheurs de rester proche du terrain et de combiner aux approches déductives (du général au particulier) des approches inductives (du particulier au général).

La terminologie utilisée par les auteurs sur ce sujet recouvre également un certain nombre de termes ; certains auteurs préfèrent parler de bonheur, d’autres de bien-être, d’autres en parlent du point de vue de leur discipline ou des traits qui les sous-tendent (optimisme) alors que d’autres encore parlent des différentes composantes du bonheur (hédonique, eudémonique).

Les outils mobilisés sont également très différents : sondages, analyse de journaux intimes, comparaisons transversales, longitudinales, statistiques, entretiens, thérapies, pratique clinicienne, etc. Chaque discipline semble apporter un éclairage complémentaire pour comprendre le bonheur. Le philosophe tente de questionner les soubassements idéologiques des sciences qui lui sont consacrées ; l’historien déterre des sources anciennes et interroge la place du bonheur dans l’ère du temps ; le sociologue s’intéresse à la fois aux rapports de force d’une société tendant vers le bonheur, aux représentations sociales du bonheur et tente de comprendre les déterminants sociétaux et sociaux du bonheur ; le géographe étudie les liens plus généraux entre l’individu et son milieu et tente de saisir les phénomènes de topophilie et de topophobie ; l’économiste ceux entre structures économiques et bonheur des individus ; les neuroscientifiques s’appliquent, par la pratique, à nourrir les explications entre types de bonheur et environnements ; le psychologue essaie de développer des modèles et des pratiques permettant aux individus d’aller mieux.

Premiers croisements
Malgré cette variété, un certain nombre d’axes de dialogue semble toutefois émerger de ce premier numéro sur des points aussi différents que le positionnement, les outils conceptuels ou méthodologiques.

Pionnier dans le domaine des indicateurs sociaux liés à la qualité de vie dans les années 1970, Philippe d’Iribarne nous rappelle qu’il s’est écarté du sujet puisqu’il voyait les méthodes émergentes, les comparaisons intersociétales d’indicateurs basés sur des jugements subjectifs comme trop périlleuses. Selon l’auteur, ces études laissaient de côté les facteurs réponses et les différences dont les acteurs se positionnaient par rapport au sujet du bonheur : « si pour ma part, après avoir tenté d’engager des recherches dans cette voie, je m’en suis détourné, c’est que le défi à relever, si l’on veut vraiment progresser dans cette voie, était redoutable. Il semble bien qu’il le reste, et concerne toujours l’économie du bonheur. » Remettant au cœur la question de la comparabilité des sociétés, il recommande d’« interpréter correctement des données d’enquête dans une perspective comparative » et estime « nécessaire de s’appuyer sur une compréhension des univers de sens au sein desquels les réponses apportées peuvent être comprises. » Ce positionnement par rapport à l’interprétation des résultats issus d’enquêtes tranche quelque peu avec celui de Ruut Veenhoven. Ce dernier estime que, si les biais culturels existent, ils ne représentent pas plus de 10 % de la variance des réponses et n’empêchent en rien les comparaisons sociétales puisque « ensemble, les conditions objectives sociétales expliquent 75 % des différences entre nations ». Bailly semble aller aussi dans ce sens en écrivant « d’ailleurs, dans bien des études, les auteurs constatent l’étroitesse des liens entre les conditions du milieu (objectives ?) et les appréciations subjectives. » Le géographe montre également l’évolution du contexte et des attentes et précise que la reprise en 2014 du livre « La géographie du bien-être », publié initialement en 1981, correspond à un changement d’attentes et « une prise de conscience de la nécessité de dépasser la mesure de la qualité de vie pour celle plus subjective du bien-être ».

Dans sa tentative de rendre compte des barrières qui font que les sociologues se tiennent à distance du mouvement des sciences du bonheur, Veenhoven note que si les récits varient d’une société à l’autre, le sentiment de bonheur est davantage basé sur la façon dont l’environnement (au sens large) répond aux besoins des individus. Il s’éloigne ainsi d’une vision constructiviste ou culturelle du bonheur en notant par exemple que « Le bonheur est quelque peu comparable dans ce cas à un mal de tête : le mal de tête n’est pas un construit social, c’est un signal autonome du corps. Notre interprétation du mal de tête peut-elle se rattacher à toutes sortes de croyances populaires. » Le bonheur est ressenti avant d’être pensé selon Veenhoven qui se mettrait donc à l’encontre d’une construction basée sur des récits et des idées comme indiquée par Rémy Pawin selon lequel « les idées modifient le jugement que l’on porte sur sa vie et ce regard est l’une des composantes majeures de notre sentiment [de bonheur]».

Une partie de la différence de positionnement par rapport aux études de qualité de vie semble conceptuelle. Selon Ruut Veenhoven, en tant qu’organismes biologiques, les acteurs peuvent se sentir bien et savoir l’évaluer sans forcément pouvoir en identifier les raisons, alors que selon Philippe d’Iribarne, une grande partie du bienêtre de l’individu dépend de sa position par rapport à l’autre. Deux positions se font face ici, l’une davantage relativiste et construite, l’autre davantage physio-biologique et absolue, l’une davantage cérébrale et l’autre corporelle. Est-ce le « tropisme objectif de nombreux chercheurs français » dont parlent Rémy Pawin et Antoine Bailly qui ferait face à un « tropisme subjectif », ayant davantage de prise dans les études anglo-saxonnes ? Si tel est le cas, ces deux positions sont-elles conciliables ou au contraire immiscibles l’une dans l’autre ? Les positions de ces deux auteurs sont toutefois plus nuancées : selon Philippe d’Iribarne, le bien-être est en grande partie (et donc pas uniquement) le fait de comparaisons relatives et de constructions culturelles et Ruut Veenhoven ne nie pas que le bonheur soit partiellement construit, même si cette partie construite et culturellement dépendante est pour lui d’importance mineure dans son ontologie.

Ces deux positions se retrouvent dans la géographie du bien-être d’Antoine Bailly, qui note d’un côté l’importance du milieu, et de l’autre l’importance des significations mentales. Le géographe en ajoute une troisième, celle du rôle de l’environnement, qu’il soit physique ou humain. Il explique que le lien de l’individu à son milieu est modulé par deux variables, le désir et le goût. Ces deux variables nous éclairent sur les variations de bien-être d’un individu à un autre au sein d’un même milieu. Partant du principe que « le goût ne constitue pas un phénomène aléatoire »,  l’on se rapproche plus d’une vue constructiviste puisque les désirs sont dépendants de leur milieu, alors qu’ils sont absolus et humains pour Ruut Veenhoven. Citant Racine et al. (1979), Antoine Bailly ouvre même l’horizon au-delà du bien-être des individus en ouvrant la géographie du bien-être à « l’ensemble des représentations que l’homme se fait de lui-même et de son avenir à la surface de la terre ».

La dialectique construite/biologique se retrouve aussi explicitement dans les travaux des neuroscientifiques Jacques Fradin et Camille Lefrançois-Coutant qui tentent de répondre par la voie des neurosciences : « l’on peut s’interroger sur la fonction biologique et darwinienne du bonheur. Plus exactement, si une telle fonction existe, si elle constitue bien un état universel de notre nature humaine et non un simple acquis culturel ». Ainsi l’ANC (l’Approche Neurocognitive et Comportementale) définit d’une part le contenant, invariable et universel et le contenu, variable culturellement et individuellement. Ils distinguent ensuite trois composantes du bonheur : une composante instinctive, une composante émotionnelle et une composante de type résilience. La première s’apparenterait à un calme relatif et une absence d’agents stressants extérieurs, la seconde, liée à la personnalité, à notre environnement extérieur et à la possibilité de répondre à nos motivations intrinsèques. Enfin une troisième serait une « satisfaction du mode mental considéré », que les auteurs assimilent à une certaine résilience et une agilité à gérer les situations de non-maîtrise. Les auteurs concluent ainsi que « le bonheur ne serait donc pas un mais multiple ». Le rapport à l’environnement est légèrement différent chez les psychologues, étudiant par essence l’individu et sa psyché. Charles Martin-Krumm et Antonia Csillik ont un apport légèrement différent et s’intéressent davantage à l’individu et à ses émotions, avant de tisser des liens avec le bienêtre. Ils évoquent les traits de personnalité, comme l’optimisme, mais aussi des stratégies pour augmenter ses émotions positives et son bien-être. S’intéressant dans une première partie aux émotions, ils rappellent que l’optimisme est systématiquement lié au bonheur. Après une deuxième partie relativisant les innovations de la psychologie positive, ils notent dans une troisième partie le but des psychothérapies positives : « la psychothérapie positive (PTP) a pour objectif d’éliminer les symptômes psychopathologiques et de promouvoir le bonheur et le bien-être, en construisant des émotions positives, des forces de caractère et en donnant un sens à la vie. » Les auteurs en profitent pour rappeler à plusieurs reprises que la psychologie positive, ou plus généralement les sciences du bonheur, ne s’inscrivent nullement dans le déni de la souffrance. Ils attribuent une partie des critiques de la psychologie positive au label « psychologie positive », qui réduit à la simple psychologie un domaine plus large et semble l’inscrire dans un déni du « négatif ».

Bachir Lakhdar formule une critique similaire à l’économie du bonheur. Malgré l’innovation et l’attractivité sémantiques, il n’y aurait pas, à proprement parler, de changement de paradigme. Avec Ait Said (2011), l’auteur estime simplement que « L’économie du bonheur est […] le fruit de la porosité de plus en plus grande des frontières dans les sciences humaines ». Il reconnait lui aussi l’incomplétude de son champ disciplinaire, et regrette que l’« économie du bonheur » soit trop focalisée sur les dimensions économiques du bonheur.

Comme le note Jacques Lecomte, le paradoxe dit d’Easterlin, dont Philippe d’Iribarne montre des éléments d’antériorité, n’en est qu’un parmi d’autres au sein des sciences du bonheur dans lesquelles règnent un certain nombre d’oppositions dialectiques. L’une scindant le plus le domaine est l’opposition bonheur eudémonique/bonheur hédonique, le premier reposant sur un certain nombre de pré-supposés objectivables, le second s’en remettant uniquement aux ressentis des acteurs. Lecomte voit une réconciliation possible derrière cette opposition. Si les deux visions sont conceptuellement distinctes, les études prouvent que la qualité des relations nouées entre les individus est liée fortement aux deux conceptions du bonheur.

La plupart des disciplines se rejoignent en revanche pour souligner l’importance des relations. Antoine Bailly insiste sur celle « que les individus tissent entre eux et avec leur milieu de vie » et les neuroscientifiques sur l’importance  de « l’accès au (à davantage de) bonheur, gratuit et endogène ». En signalant cette  « aspiration croissante et légitime de nos sociétés modernes, gavées de promesses largement déçues de la société de consommation », ils convergent ici avec les conclusions pré-Easterliniennes de Philippe d’Iribarne et d’Easterlin lui-même.

Ouvertures
Derrière cette hétérogénéité apparente, peut-on néanmoins dégager les esquisses d’une science du bonheur? S’il semble présomptueux de trouver des points de convergence dans cette diversité, des échanges semblent pouvoir se nouer entre ces auteurs et ces disciplines : la volonté commune de constituer des indicateurs pour le bien-être des individus (qu’ils soient objectifs ou subjectifs) pourrait former un point de départ, tout comme la conscience de la difficulté à aborder ce sujet encombrant et la réalisation de l’incomplétude de chaque discipline. Les éléments de réponse univoques semblant bien lointains, il semble plus fécond de partir de questionnements communs. En effet, un certain nombre de problématiques permettront sans doute à ce domaine de se constituer en tant que tel et possiblement de dépasser les contradictions épistémologiques et théoriques :

 – Définition : on le voit, plusieurs termes liés au bien vivre existent : est-ce une richesse, est-ce une contradiction et si oui peut-on la dépasser ?

– Mesures : nombre de chercheurs s’entendent désormais sur les mesures liées au bonheur et sur la compréhension des divers biais, mais le travail est loin d’être achevé et il semble nécessaire de continuer sur cette voie pour comprendre la vulnérabilité et les conditions d’utilisation des différentes questions et mesures.

– Comparabilité : si les différences entre cultures ne représentent qu’une partie des moyennes agrégées, peut-on tenter de comprendre un peu mieux l’influence des cultures sur les ressentis et les univers de sens et ainsi améliorer leur comparabilité ?

– Philosophique : si le bonheur semble être désirable pour le plus grand nombre, peut-on faire du bonheur du plus grand nombre l’objectif d’une société ?

Quelles que soient les réponses à ces questions, il semble important dans un premier temps de faire dialoguer différents pans de la science autour de ce sujet. La fécondité des discussions dépendra tant de la qualité des acteurs que de leur volonté de dépasser l’horizon usuel de leur discipline respective. Plusieurs auteurs dans ce premier numéro mettent en avant ce constat et l’envie de dialoguer avec d’autres disciplines. Dans le creuset de ces envies communes et de la reconnaissance des défis à venir pourront naître des apports aux sciences du bonheur. La revue Sciences & Bonheur invite les auteurs à ouvrir des questionnements et présenter des éléments de réponses en tous genres afin d’améliorer la compréhension scientifique du bonheur.

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