L’économie du bonheur. Qu’attendre de racines oubliées ? Philippe d’Iribarne

Quand, après avoir consacré bien des années de recherche (pour l’essentiel entre 1967 et 1975) à l’économie du bonheur et s’être tourné ensuite vers de tout autres champs, on reçoit des échos du renouveau contemporain des travaux consacrés à cette économie du bonheur, le premier sentiment est une grande satisfaction devant cette renaissance, avec l’avancée des idées dont elle est porteuse. Puis, des interrogations surgissent. Comment se fait-il qu’une étrange amnésie paraisse avoir fait disparaître dans une sorte de trou noir les recherches menées avant que ne débute une histoire officielle ? Peut-on tirer des enseignements encore utiles de ces premières recherches et en particulier des problèmes qu’elles ont rencontrés ? L’approche comparative des formes de vivre ensemble qui coexistent sur la planète (mon champ actuel de recherches) pourrait-il éclairer certaines des questions que rencontre l’économie du bonheur [1]?

minilogo

À PROPOS DE L’AUTEUR
Directeur de recherche au CNRS, Philippe d’Iribarne a créé le CEREBE (Centre de Recherches et sur le Bien-Etre) et a écrit La Politique du bonheur(1973). Il a ensuite consacré ses recherches aux spécificités culturelles, comme en attestent ses ouvrages « La Logique de l’honneur. Gestion des entreprises et traditions nationales » (1989) et « L’Étrangeté française » (2006) et plus récemment « l’Islam devant la démocratie » (2013).

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ABSTRACT
After working for quite a few years (essentially between 1967 and 1975) on the economy of happiness and leaving for other fields, I received echoes of contemporary research dedicated to the economy of happiness. The first feeling was one of great satisfaction. Then, questions arose. How has the research that occurred before the official history seemingly disappeared ? Does the information from these first research findings, in particular on the problems faced, still exist ? Is it possible for the comparative approach of the different forms of living together (my current field of research) to shed new light on the problems faced by the current economy of happiness ? Looking at the past and at other new fields of research, this article brings together new elements that could serve the current field of economy of happiness.

MOTS-CLÉS
économie du bien-être ; comparaisons ; paradoxe d’Easterlin ; différences culturelles ; OCDE

KEYWORDS
economy of well-being; comparisons; Easterlin Paradox; cultural differences; OECD

Pour citer cet article (format APA). To quote this article (APA standards).

Iribarne (d’), P. (2016) L’économie du bonheur : qu’attendre de racines oubliées ? Sciences & Bonheur, 1, 9-17.

L’article est disponible en format pdf dans le premier numéro. Pour y accéder, cliquer ici: S&B_Automne2016

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I Une étrange amnésie

Si j’en crois ce qui m’a été donné à lire relevant des travaux contemporains d’économie du bonheur (mais je ne me suis pas livré à une enquête systématique), il existe une sorte d’histoire officielle des débuts de la discipline. Celle-ci est supposée remonter à la mise en évidence de ce qu’il est coutumier d’appeler « paradoxe d’Easterlin », en référence à un texte paru en 1974 (Easterlin, 1974). Ce paradoxe concerne les rapports entre, d’une part, l’effet de la richesse relative d’un individu dans une société donnée, à un moment donné, sur le bonheur qu’il ressent et d’autre part l’effet sur chacun d’une augmentation collective de richesse. Le premier effet est positif, non le second.

Faire ainsi débuter l’histoire de la discipline suppose une étrange amnésie concernant ce qui s’est passé la concernant avant 1974.

En 1972, l’OCDE a organisé un séminaire visant à clarifier les relations problématiques entre la prospérité économique et le bien-être [2]. L’objectif de celui-ci, affirme le compte-rendu du séminaire, était d’entreprendre :

  1. « Un examen complet des indicateurs psychologiques de l’évolution sociale, de leurs fondements théoriques, de leur validité et de leur aptitude à faire apparaître les principales tendances subjectives, enfin de leur utilité réelle ou éventuelle pour des analyses ou des travaux pratiques ;
  2. L’exploration de nouveaux et importants domaines d’enquête sur la mensuration de divers phénomènes subjectifs ou psychologiques (attitudes, valeurs, aspirations, espoirs, satisfactions, perceptions) ;
  3. L’établissement d’un schéma programme indiquant des priorités de recherche (Campbell, 1974). »

En France, des recherches portant sur les relations entre consommation, croissance et bien-être ont débuté dès 1967 au sein de la Direction de la Prévision du Ministère de l’Economie et des Finances. Elles se sont poursuivies, à partir de 1971, au sein du CEREBE (Centre de recherche sur le bien-être), tout d’abord dépendant des administrations économiques (Plan, ministère de l’Economie et des Finances), puis rattaché au CNRS. Ce centre a eu pour objet « d’éclairer la manière dont les institutions d’une société et la politique qui y est suivie agissent sur le bonheur de ses membres.» (d’Iribarne, 1973, p. 16). Ces questions ne préoccupaient pas seulement le monde de la recherche. C’est ainsi qu’a été créé, en 1973, au Secrétariat général à la présidence de le République, un poste « consacré aux problèmes de civilisation et de conditions de vie », poste que j’ai occupé, parallèlement à l’animation du CEREBE, dans un contexte où les effets de la croissance économique sur le bonheur, étaient perçus comme faisant question (Tricaud, 2014, pp. 57-58). D’innombrables débats et articles de revue ont porté sur ces effets.

Dans les recherches menées au cours de cette période, ce qui devait être nommé ultérieurement, en référence à une publication plus tardive, « paradoxe d’Easterlin » était non seulement bien connu et énoncé, mais tenait déjà une place centrale.

Ainsi, une communication au séminaire de l’OCDE précédemment évoqué était centrée sur le fait que « si dans nos sociétés une augmentation de richesse individuelle améliore grandement le bien-être de celui qui en bénéficie, on ne retrouve nullement cette amélioration dans la croissance. Quand on passe de l’étude des répercussions d’une modification individuelle de situation, aux répercussions de transformations affectant l’ensemble d’une société, il faut éviter avec soin les sophismes de composition » (D’Iribarne, 1974, p. 41). Ce phénomène était mis en relation avec le fait que la consommation d’un individu affecte largement sa satisfaction à travers son niveau relatif par rapport à ceux des autres membres de la société, et non son niveau absolu :

« Sauf dans des conditions où la survie est en cause, les objets dont il dispose influencent le bien-être d’un individu bien plus en modifiant sa situation psychologique et sociale (en agissant sur la place qu’il occupe dans la société, dans sa capacité à manifester son attention à autrui au moyen d’objets ‘de qualité’, sur son sentiment de maîtrise du monde, etc.) qu’en modifiant son état physiologique. Cette influence décisive des aspects psychologiques et sociaux par rapport aux aspects strictement physiques est vraie même pour les consommations alimentaires, domaine où les nutritionnistes l’ont bien mise en lumière. […] Un phénomène très important conduit la manière actuelle de construire les indicateurs ‘objectifs’ à être  particulièrement dépourvue de sens. Une grande part des effets que sa situation physique a sur un individu vient de ce que cette situation représente par rapport aux situations des autres membres de la société.» (D’Iribarne, 1974, pp. 39-40)

Cette opposition entre « la capacité d’une augmentation de richesse collective à assurer une augmentation du bien-être collectif » et « la capacité d’une augmentation de richesse individuelle au sein d’une société donnée à assurer une augmentation du bien-être individuel » avait déjà été mise en évidence dans des publications encore antérieures (D’Iribarne, 1970, p. 232). Il en était de même de la situation des pauvres dans les sociétés riches :

« Dès que les besoins strictement physiologiques sont satisfaits, être pauvre est sans doute une question relative (c’est-à-dire que la satisfaction absolue du pauvre dépend de sa pauvreté relative par rapport à la société où il se trouve et non de son revenu absolu). Etre pauvre, c’est en effet pour une bonne part avoir une situation sociale inférieure, avec toutes les répercussions que cela comporte dans les relations aux tiers, et dans l’estime de soi-même, c’est être frustré par un environnement de biens dont on voit qu’ils existent et qu’on ne peut posséder, toutes choses liées à la pauvreté relative. » (D’Iribarne, 1970, pp. 234-235)

Un ensemble de recherches visant à analyser les processus qui régissent la contribution au bien-être des divers biens (consommations alimentaires, logement, automobile, médicaments), a été menée à la fin des années 60 et au début des années 70. Une synthèse des résultats obtenus a été présentée en 1972 dans un article de revue puis, de manière plus développée, en 1973, dans un ouvrage (D’Iribarne, 1972, 1973). Dès le résumé de l’article, il est bien noté qu’« assimiler d’une part l’augmentation de satisfaction qu’obtient un individu en augmentant sa consommation, celles des autres restant constantes, et d’autre part la variation de satisfaction qu’obtiennent un ensemble d’individus en augmentant parallèlement leur consommation, constitue une énorme faute. Il apparaît même que cette dernière variation peut très bien être négative, la croissance se traduisant alors par une diminution de bien-être (ce qui est sans doute le cas actuellement dans la plupart des sociétés)» (D’Iribarne, 1972, p. 25). Le cœur de l’article est consacré à analyser la relation globale entre consommation et bien-être à partir d’une analyse des divers rôles de la consommation. Cette analyse permet de montrer qu’« assimiler d’une part l’augmentation du bien-être qu’obtient un individu en augmentant sa consommation, celle des autres restant constante (dUi/dqi), et d’autre part l’augmentation du bien-être qu’obtiennent un ensemble d’individus en augmentant parallèlement leur consommation (dUi/dq), constitue une énorme faute de raisonnement» (D’Iribarne, 1973, p. 60). On voit que « la notion de richesse en associant deux dimensions de volume de biens et de bien-être, comme s’il existait entre elles une liaison fixe, conduit dans sans que, semble-t-il, on s’en soit encore aperçu, à commettre un sophisme de composition caractérisé.» (D’Iribarne, 1972, p. 28). Et il est déjà question de paradoxe :

« En fin de compte on arrive donc à voir que le paradoxe des relations consommation-satisfaction peut être résolu, et s’explique en faisant appel à des mécanismes psychologiques et sociologiques dont chacun d’eux est simple et bien connu, même si leur combinaison fournit des résultats dont l’interprétation n’est pas évidente à première vue » (D’Iribarne, 1973, p. 62).

On commençait à disposer, à l’époque de ces travaux, d’enquêtes portant sur le bonheur estimé. Ainsi, il apparaissait que, en France, « près de la moitié d’entre nous pensent qu’ils ne sont pas plus heureux ou qu’ils sont moins heureux que leurs parents, et cette opinion est même majoritaire chez les agriculteurs, comme chez les industriels, cadres et professions libérales [3] ». Les statistiques de troubles mentaux, de drogues et de suicides allaient dans le même sens (D’Iribarne, 1989, p. 11).

De plus il apparaissait bien à cette époque que cette intuition centrale de l’économie du bonheur était présente depuis longtemps, même si elle n’était pas toujours clairement formulée (D’Iribarne, 1972, pp. 27-28):

« On trouve dès le XIXe chez une part notable des plus grands économistes des références nettes […] au fait que la satisfaction tirée de la consommation dépend pour une bonne part du rapport entre le niveau de consommation de l’individu et celui de la société ; ce point est mentionné plus ou moins clairement par de nombreux auteurs et notamment par Marx [4], Stuart-Mill [5], Pigou [6], Keynes [7], Samuelson [8] ; Veblen lui a consacré des analyses approfondies. Il était déjà connu de Rousseau et de Montesquieu [9]. »

Ainsi cette intuition est bien présente chez Marx [10] :

« Qu’une maison soit grande ou petite, tant que les maisons d’alentour ont la même taille, elle satisfait à tout ce que, socialement, on demande à un lieu d’habitation. Mais qu’un palais vienne à s’élever à côté d’elle, et voilà que la petite maison se recroqueville pour n’être plus qu’une hutte. C’est une preuve que le propriétaire de la petite maison ne peut désormais prétendre à rien, ou à si peu que rien ; elle aura beau se dresser vers le ciel tandis que la civilisation progresse, ses habitants se sentiront toujours plus mal à l’aise, plus insatisfaits, plus à l’étroit entre leurs quatre murs, car elle restera toujours petite, si le palais voisin grandit dans les mêmes proportions ou dans des proportions plus grandes »

II Une appréhension du bonheur permettant de comparer les sociétés est-elle possible ?

La compréhension des différences entre les effets du niveau relatif de richesse d’un individu au sein d’une société donnée et ceux du niveau de richesse moyenne de la société n’est qu’un élément d’une économie du bonheur. L’ambition des recherches menées au début des années 70 était de mettre en évidence, de manière générale, les rapports entre le « niveau de vie », mesuré par des indicateurs économiques, et une sorte de bonheur objectif appréhendé en utilisant un étalon qui transcenderait la diversité des sociétés. Si pour ma part, après avoir tenté d’engager des recherches dans cette voie, je m’en suis détourné, c’est que le défi à relever, si l’on veut vraiment progresser dans cette voie, était redoutable. Il semble bien qu’il le reste, et concerne toujours l’économie du bonheur.

L’ambition de notre recherche était, dans une perspective classique d’économiste, d’utiliser une approche du type préférences révélées pour appréhender les relations entre la situation des individus et leur bien-être. L’idée était de ne pas se contenter d’observer les choix portant sur des biens de consommation mais de mettre en évidence ce qui est cherché à travers ces choix. Ce projet s’exprimait ainsi en 1972 :

« Quelle démarche suivre donc pour mettre au jour les liens existant entre le bien-être des membres d’une société, et les caractéristiques de la société qui influencent celui-ci ? L’idée directrice des travaux entrepris par le CEREBE est la suivante :

  • On cherche quelles sont les ‘dimensions de la vie’ (relations avec les autres, insertion ‘poétique’ dans le monde, état physique du corps, évasion permettant de compenser les frustrations subies) qui ont une influence sur le bien-être des individus.
  • On cherche quelles sont les caractéristiques de la société (situation ‘physique’ de l’individu concerné, situation ‘physique’ des autres ou des institutions) qui déterminent les performances obtenues suivant les diverses ‘dimensions de la vie’.
  • On observe les arbitrages effectués par les individus dans l’utilisation de leur temps, de leurs ressources, etc. On remonte des arbitrages faits dans des circonstances où l’individu choisit en parfaite connaissance de cause aux préférences implicites relatives aux performances obtenues suivant les diverses ‘dimensions de la vie’. Par exemple on remonte des arbitrages relatifs aux biens, aux préférences implicites de l’individu entre son état physique et ses relations avec les tiers.

« Pour voir laquelle des deux situations sociales A et B fournit un bien-être plus élevé, on regarde ce que l’une et l’autre fournissent dans les divers domaines de la vie. Si A fournit de meilleurs résultats que B dans tous les domaines on dira qu’elle procure un bien-être plus élevé. On se prononcera de la même façon si, placé devant un choix fait en parfaite connaissance de cause entre deux situations dont l’une fournit les mêmes avantages que A suivant les diverses dimensions de la vie, et l’autre les mêmes avantages que B, l’individu préfère la première situation. »  (D’Iribarne, 1974, pp. 42-43)

Au stade des recherches où ce texte a été écrit, cette voie paraissait praticable, en dépit de la variété des comportements selon les sociétés :

« il semble que, au moins en première approximation, l’attachement des acteurs aux performances réalisées suivant les dimensions de leur vie ne change pas quand on passe d’une société à l’autre, et constitue en quelque sorte un invariant psychologique, correspondant à l’existence d’une fonction de régulation propre à l’acteur. […] La très grande diversité des comportements observés paraît liée à la très grande diversité des relations existant entre les caractéristiques de la situation de l’individu et les performances liées suivant les diverses ‘dimensions de la vie’, relations qui dépendent elles-mêmes des caractéristiques sociologiques de la société et du groupe social considéré (par exemple : règles de distribution du statut, culture favorisant un équilibre de la personnalité hédonique ou ascétique, etc.). On a pu vérifier ces points de manière encore grossière pour les grandes lignes des comportements de consommation, et de manière déjà plus précise pour les consommations alimentaires. […] On peut donc par cette voie, dégager une hiérarchie des états de la société ayant une valeur ‘absolue’, et construire une ‘fonction de bien-être’ ayant quelque solidité. » (D’Iribarne, 1974, p. 43)

La perspective ainsi dessinée supposait que considérer la diversité des sociétés, rendre compte des choix effectués par les acteurs au sein de chacune d’elle et interpréter ces choix relevait d’une tâche relativement simple. La perspective restait largement marquée par la vision universaliste de l’économiste, pour laquelle l’unité de l’humanité est centrale et les différences entre sociétés constituent une sorte d’épiphénomène. Mais, à l’expérience, cette vision est apparue bien naïve. Prendre en compte la diversité des sociétés était en fait (ce qui aurait sans doute été évident dès le départ pour un anthropologue) une tâche redoutable.

Un élément de complication apparaissait déjà dans un article de Paul Samuelson du début des années 70 [11]. S’interrogeant sur les rapports entre la consommation et le bien-être, il incitait à déplacer la perspective. Si l’on considère l’apport direct de la consommation au bien-être on peut avoir l’impression de comportements collectivement absurdes, avec un grand gaspillage de temps et d’efforts. Mais, en élargissant la perspective, on peut voir qu’une société où les individus consacrent leur temps à travailler et à consommer constitue un moindre mal, même si cette consommation ne leur apporte pas grand-chose en elle-même. C’est que, ainsi occupés, ils ne s’entre-tuent pas. Mieux vaut la lutte pour le statut par consommation interposée que des affrontements sanglants. Ce raisonnement rejoint les propos de Pascal, affirmant que les humains vivent dans le divertissement mais que c’est leur condition naturelle, qu’à chercher à s’en affranchir ils risquent de faire la bête en voulant faire l’ange. Cette complexité de la condition humaine rend difficile de porter un jugement sensé sur les questions de bonheur : l’individu qui se sent malheureux parce qu’il est lucide l’est-il vraiment plus que celui que son inconscience protège de la perception de la médiocrité de son existence ?

Ressentant bien ces difficultés, j’ai laissé de côté mes travaux d’économiste cherchant à enrichir sa discipline à la marge grâce à l’apport des sciences sociales. J’ai cessé de critiquer l’inefficacité de la société de consommation dans le cadre de pensée de la théorie économique et j’ai tenté de comprendre cette société, à la fois dans sa logique interne et dans sa genèse historique. Comment est-il arrivé que, pour instituer une vie civilisée limitant la violence, les hommes aient investi à ce point dans le travail et la consommation ? L’idée sous-jacente était que ce qui se passe dans le champ économique ne peut être compris sans s’intéresser à des manières de vivre globales : de quoi l’économie est-elle le symptôme ? Comment les humains s’y prennent-ils pour résoudre le problème redoutable que pose la construction d’une société au sein de laquelle ils arrivent à coexister ?

Ces préoccupations ne rentraient dans le champ d’aucune discipline définie. Entre 1974 et 1982, j’ai exploré de multiples pistes (D’Iribarne, 2012), ce qui a permis de progresser dans la compréhension de la société de consommation, ses ressorts et ses origines (D’Iribarne, 1978), et sur les spécificités des sociétés occidentales (D’Iribarne, 1981). Une telle démarche a conduit à coup sûr à s’écarter d’une perspective stricte d’économie du bonheur. Mais je ne vois pas comment une économie du bonheur pourrait s’en dispenser si elle veut aborder sérieusement les différences entre sociétés. Malheureusement, je n’ai pas effectué le retour initialement prévu vers les questions de bonheur, du fait que la comparaison des manières de vivre ensemble propres aux diverses sociétés a débouché sur d’autres questions qui m’ont accaparé. J’ai en particulier donné une place centrale à l’influence des cultures sur les fonctionnements d’organisation. Mais cela n’a pas conduit à une rupture radicale de préoccupations (Lefebvre, 2007).

Les tendances actuelles de l’économie du bonheur conduisent, si je ne me trompe, à donner une place essentielle à des enquêtes par questionnaire cherchant à appréhender le bonheur ressenti au moyen d’indicateurs chiffrés. Si mes recherches actuelles privilégient pour leur part une démarche ethnologique, elles m’ont néanmoins amené à rencontrer et à travailler à interpréter des données provenant d’enquêtes visant à élaborer des indicateurs chiffrés menées simultanément dans plusieurs pays. Il apparaît alors que, pour interpréter correctement des données d’enquête dans une perspective comparative, il est nécessaire de s’appuyer sur une compréhension des univers de sens au sein desquels les réponses apportées peuvent être comprises.

Ainsi, une enquête particulièrement instructive quant aux questions que pose la comparaison entre les réponses obtenues dans des sociétés différentes a été menée par une entreprise multinationale dans le but d’appréhender l’accueil du personnel à une démarche visant à répandre les valeurs de l’entreprise. Cette enquête (intitulée Employee feedback Survey) a conduit à poser des questions portant sur la manière dont chacun se sentait traité par l’entreprise, (sécurité, reconnaissance du travail fait, rémunération, etc.), sur l’organisation de son travail ou encore sur son propre engagement à l’égard de l’entreprise(D’Iribarne, 2008). L’exploitation de l’enquête a fourni une masse considérable de données (plusieurs centaines de milliers), portant, pour chacune des questions posées, à la fois sur les différences de réponses entre pays et sur les différences internes à chaque pays selon de multiples critères (site, activité professionnelle, niveau hiérarchique, sexe, ancienneté dans l’entreprise).

Un point particulièrement frappant est qu’on n’observe pas de relation simple et universelle entre deux dimensions qui paraissent constituer deux bons indicateurs du fait que les personnes interrogées se sentent plus ou moins heureuses dans l’entreprise : d’un côté le caractère plus ou moins favorable des jugements portés sur celle-ci et ses politiques et de l’autre le sentiment de lui appartenir. On pourrait croire qu’il existe, indépendamment des cultures, une relation mécanique entre d’un côté la satisfaction que chacun exprime à l’égard des politiques suivies par son entreprise, et au premier chef à l’égard de la manière dont il est traité, et de l’autre le sentiment d’appartenance qu’il manifeste à l’égard de celle-ci. En fait une telle relation s’observe bien dans des pays comme la France ou les Etats-Unis. Cela se vérifie quand on compare les réactions des divers niveaux hiérarchiques ou encore les réactions au sein d’établissements marqués par des rapports sociaux plus ou moins positifs. Il est probable qu’on la retrouverait dans d’autres pays de cultures européennes. Mais quand on élargit l’aire d’observation, les choses paraissent moins simples.

Les réactions du personnel jordanien illustrent bien ce phénomène. Alors que la Jordanie a un score très bas pour la question « quand mon travail est bien fait, il est récompensé », elle a un score très élevé pour la question « j’ai un fort sentiment d’appartenance (commitment) à mon entreprise ». Le contraste est particulièrement saisissant pour les cadres supérieurs. Pour eux, le taux de réponse positive est de 0% quand il s’agit de la manière dont leur travail est récompensé et de 100% quand il s’agit d’appartenance. L’expression d’une fidélité à l’entreprise n’est pas liée à la façon dont on réagit à la façon dont on est traité. C’est que mettre en avant son adhésion à l’entreprise, alors même qu’on se déclare mal traité, loin d’avoir l’aspect humiliant que cela aurait en France ou aux Etats-Unis où une telle adhésion serait interprétée dans le registre social et politique de la soumission et de l’aliénation, est au contraire valorisant, car interprété dans le registre moral de la fidélité. Dans une culture où règne une logique dite « tribale », l’appartenance tient une place essentielle et est d’un autre ordre que le jugement que l’on porte sur ce que l’on vit. Ne pas mettre en avant son appartenance, sa fierté d’appartenir, même si l’on trouve dramatique ce qui se passe parmi les siens, c’est trahir en même temps que se dévaloriser soi-même.

On rencontre la situation contraire en Chine. On y trouve des scores très bas pour la question « appartenance », avec simultanément des scores très hauts pour la question « quand mon travail est bien fait, il est récompensé ». Comme l’a montré l’enquête qualitative réalisée au sein de sa filiale chinoise, l’entreprise s’écarte du modèle des entreprises chinoises traditionnelles fondées sur l’existence de réseaux d’individus qui entretiennent des relations privilégiées (guanxi). Reste alors un rapport à l’entreprise plutôt instrumental, associé à l’existence de possibilités de développement personnel au sein de l’entreprise, point pour lequel l’entreprise est très appréciée mais qui ne fournit pas une source d’appartenance. Par ailleurs, au moment où l’enquête a été réalisée, il y avait, dans l’esprit du personnel, des incertitudes sur l’avenir de l’entreprise en Chine, sur la réalité de son engagement dans le pays, ce qui tendait à favoriser des relations avec l’entreprise à plutôt court terme, avec un caractère étroitement instrumental, situation qui a pu peser sur les réponses à la question concernant le sentiment d’appartenance. Cet élément permet de comprendre les réactions, parfois surprenantes, du personnel des filiales chinoises des groupes internationaux. Il est courant que des cadres, apparemment parfaitement satisfaits de l’entreprise au sein de laquelle ils travaillent (dire « leur » entreprise serait sans doute leur prêter une forme de rapport à celle-ci qui traduit mal ce qu’ils vivent) la quittent du jour au lendemain sans crier gare.

Entre en jeu, dans ces résultats, la variété des formes que peuvent prendre les rapports qu’une entreprise entretient avec son personnel, variété liée elle-même à la diversité des sens attachés, selon les cultures, au fait de travailler au sein d’une entreprise. Du reste, l’utilisation du terme d’appartenance pour évoquer les liens noués avec l’entreprise, indépendamment de l’univers culturel auquel on a affaire, pose question. Ce terme, utilisé dans la version française du questionnaire dont il est question, est loin d’être équivalent à commitment utilisé dans la version anglaise. L’utilisation d’un terme familier (« appartenance ») pour désigner un mode de relation propre à une culture étrangère, qui peut en fait ne ressembler à rien de ce dont on a l’expérience, est susceptible d’être très trompeuse.

Conclusion

Si l’histoire officielle de l’économie du bonheur fait naître la discipline en 1974, cela implique une étrange amnésie portant sur les recherches réalisées auparavant. Ces recherches avaient déjà conduit à énoncer et à expliquer l’existence d’un grand écart entre les effets sur le bonheur ressenti d’une augmentation de richesse soit individuelle soit collective. L’élan initial a butté sur les difficultés considérables que posent les comparaisons entre sociétés marquées par des conceptions différentes de l’existence. Un problème majeur vient de ce que les réponses aux enquêtes portant sur les rapports que des individus entretiennent avec la situation qu’ils vivent sont influencées par de multiples facteurs, autres que ce que cette situation leur apporte, tenant à ce qui différencie ces sociétés. Ce que la question posée évoque précisément, dans le contexte social et culturel où l’on se trouve, a un effet décisif sur la réponse. Et il en est de même des normes sociales qui concernent la manière d’exprimer son opinion – il est des sociétés où il est bienvenu d’exprimer des opinions extrêmes, et d’autres où cela paraît choquant. Pour comprendre la portée des réponses obtenues dans chaque pays, et en particulier la forme particulière de cohérence qui marque ces réponses, il est nécessaire de disposer de connaissances suffisantes sur les cultures qui façonnent l’univers mental des personnes interrogées. Dans sa marche en avant, l’économie du bonheur devra, à l’avenir, apprendre à tirer parti de telles connaissances.

Bibliographie

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Tricaud, S. (2014) Les années Pompidou, Paris, France : Belin.

Pigou, C. (1920) The Economics of Welfare, Londres, Royaume-Uni: McMillan Eds.

[1] Je remercie vivement Gaël Brulé qui m’a incité à me poser ces questions qui ne me seraient pas venues à l’esprit sans son insistance persévérante et qui m’a incité à écrire ce texte.

[2] Ce séminaire s’est réuni du 15 au 17 mai 1972. Il rassemblait 21 experts, dont 7 nord-américains (venant des Etats-Unis et du Canada) et 14 européens (venant d’Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Finlande, France, Royaume-Uni, Suède et Suisse). Les documents utilisés lors du séminaire ont été publiés dans Eléments subjectifs du bien-être. Documents présentés à un Séminaire de l’Organisation de Coopération et de Développement Economiques réuni à Paris 15 au 17 mai 1972. OCDE, Programme d’élaboration des indicateurs sociaux de l’OCDE, 1974, avec des versions en anglais et en français.

[3] D’après un sondage de la SOFRES réalisé entre le 30 juin et le 7 juillet 1972, cf. La logique de l’honneur p. 10.

[4] Travail salarié et capital (1849), Edition de la Pléiade, tome I, pp. 216-217.

[5] Principes d’Economie Politique, Editions Guillaumin, 3e édition, p. 305.

[6] The Economics of Welfare, 1920, p. 53.

[7] Essays in persuasion, traduction française, NRF, p. 287.

[8] Foundations of Economic Analysis, traduction française, p. 288

[9] L’Esprit des Lois, Livre VII, Ch. I.

[10] Travail salarié et capital, op. cit., pp. 216-217.

[11] N’ayant pas conservé mes dossiers relatifs à ces anciennes recherches, je n’ai pu retrouver la référence précise.