Recension de « Indigeneity, culture and the UN Sustainable Development Goals » de Dominic O’Sullivan (Palgrave Macmillan, 2023) | Laurent Sovet

Dominic O’Sullivan est professeur de sciences politiques à la Faculté du travail social et des arts (School of Social Work and Arts) et à l’Institut de recherche pour la pensée autochtone Yindymarra Nguluway (Yindymarra Nguluway Research Institute for Indigenous Thinking) de l’Université Charles-Sturt (Charles Sturt University), en Australie. Ses travaux de recherche portent principalement sur l’autodétermination des peuples autochtones, la citoyenneté différenciée, la justice politique et les relations entre peuples autochtones et institutions étatiques dans les démocraties libérales contemporaines. Son ouvrage intitulé « Indigeneity, culture and the UN Sustainable Development Goals » (2023) s’inscrit dans cette perspective en proposant une lecture critique de l’Agenda 2030 des Nations Unies et des Objectifs de Développement Durable (ODD) à travers le prisme de l’autodétermination et des droits des peuples autochtones.

L’histoire des ODD s’inscrit dans une dynamique amorcée dès les années 1970, où l’idée de soutenabilité va peu à peu prendre de l’essor dans les débats internationaux (Jacob, 2025). Après plusieurs décennies de conférences, de rapports et d’engagements progressifs, les ODD sont officiellement adoptés en 2015 dans le cadre de l’Agenda 2030 des Nations Unies. Au total, 17 ODD ont été proposés, couvrant les grands enjeux contemporains : la pauvreté (ODD 1), la faim (ODD 2), la santé (ODD 3), l’éducation (ODD 4), l’égalité entre les sexes (ODD 5), l’eau et l’assainissement (ODD 6), l’énergie (ODD 7), la croissance économique et l’emploi (ODD 8), l’industrie et l’innovation (ODD 9), la réduction des inégalités (ODD 10), les villes durables (ODD 11), la consommation et la production responsables (ODD 12), le climat (ODD 13), les océans (ODD 14), les écosystèmes terrestres (ODD 15), la paix et la justice (ODD 16), et enfin les partenariats pour le développement (ODD 17). Chaque ODD est opérationnalisé à travers des cibles et des indicateurs. Dans la version datant de mars 2025, cela représente 169 cibles et 234 indicateurs uniques (Nations Unies, n.d.). Ces indicateurs jouent un rôle central dans le suivi des progrès réalisés, en fournissant un cadre de référence quantifiable pour orienter les politiques publiques, comparer les performances entre pays et identifier les domaines nécessitant des efforts accrus (Hák et al., 2016).

Bien qu’il n’existe aucune définition consensuelle de la notion de « peuple autochtone », la Déclaration des Unies sur les droits des peuples autochtones (Nations Unies, 2007) offre des repères très largement partagés par la communauté internationale. En l’occurrence, la définition synthétique suivante peut être citée : « Les peuples autochtones ont en commun une continuité historique avec un territoire donné avant la colonisation et entretiennent un lien fort avec leurs terres. Ils maintiennent, du moins en partie, des systèmes sociaux, économiques et politiques distincts. Ils ont des langues, des cultures, des croyances et des systèmes de connaissances distincts. Ils sont déterminés à maintenir et à développer leur identité et leurs institutions distinctes et ils constituent un secteur non dominant de la société. » (Nations Unies, n.d.).

Comme le souligne Odulaja et Halseth (2018, p. 9), « les ODD sont particulièrement importants pour les peuples autochtones, qui proviennent de tous les continents du monde, qui partagent la même réalité de marginalisation et qui sont en moins bonne santé comparativement à leurs homologues non autochtones ». Pour autant, O’Sullivan (2023) fait le constat que seulement deux indicateurs font explicitement référence aux peuples autochtones dans l’ODD2 et l’ODD4. Ainsi, l’auteur pose le constat suivant : « Les ODD sont remarquables par l’ampleur de leurs ambitions, mais aussi par leur manque d’attention à la culture, qui, comme le montre cet ouvrage, est une composante indispensable de la justice et essentielle à l’autodétermination des peuples autochtones (O’Sullivan, 2023, p. 6). Il s’agit là de la thèse défendue tout au long de l’ouvrage : les ODD, dans leur conception actuelle, ne permettent pas de répondre pleinement aux aspirations politiques, culturelles et institutionnelles des peuples autochtones, faute de reconnaître la centralité de la culture dans leur bien-être et leur autodétermination. En conséquence, l’auteur appelle à une relecture critique des ODD à la lumière de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (Nations Unies, 2007), afin d’en révéler les angles morts et d’en renforcer la portée transformative. O’Sullivan invoque régulièrement le principe fondateur de l’Agenda 2030 – Leave no one behind (i.e., « ne laisser personne de côté ») – pour en souligner les limites profondes, notamment lorsqu’il s’agit des peuples autochtones. De manière transversale, cette lecture critique du principe d’inclusion universelle est partagée par d’autres auteur·e·s, qui insistent sur la dimension éminemment politique des ODD et sur les inégalités de pouvoir qu’ils peuvent reproduire malgré leur rhétorique inclusive (e.g., Klasen & Fleurbaey, 2018 ; Weber, 2017).

Dans cet ouvrage comprenant 284 pages, cette thèse est argumentée au travers 12 chapitres, et illustrée à travers plusieurs domaines comme l’économie (Chapitre 8), l’éducation (Chapitre 9) et la santé (Chapitre 10). L’auteur s’appuie sur de nombreux exemples issus de différents pays comme l’Australie, le Canada ou la Suède. Plusieurs liens entre les chapitres sont proposés, rendant la lecture plus facile. Par exemple, les chapitres sur la santé, l’éducation et l’économie prolongent la réflexion amorcée dans les premiers chapitres sur la justice, la participation politique et la culture, montrant ainsi comment ces dimensions se renforcent mutuellement. Les références bibliographiques offrent des sources claires pour approfondir les arguments soulevés. Le dernier chapitre (Chapitre 12) se termine par une proposition ambitieuse visant à réinterroger les indicateurs opérationnels de chaque ODD au travers des droits, des expériences et des valeurs des peuples autochtones, en vue de repenser le développement sur des bases véritablement inclusives, équitables et culturellement respectueuses. Par exemple, l’auteur propose deux indicateurs spécifiques pour l’ODD relatif à l’éducation (ODD 4) avec « Les peuples autochtones peuvent définir ce qu’est une éducation de qualité et la poursuivre à travers leurs propres institutions et/ou celles de l’État » (O’Sullivan, 2023, p. 263) et « Les peuples autochtones doivent être représentés de manière au moins proportionnelle dans le personnel éducatif, exercer une influence équitable sur la conception et la mise en œuvre des politiques éducatives, et avoir accès à une éducation culturellement consciente et efficace » (O’Sullivan, 2023, p. 263).

Tout au long de l’ouvrage, l’auteur met en avant l’importance du dialogue entre les peuples autochtones et les institutions étatiques, en insistant sur la nécessité d’un rapport fondé non pas sur l’assimilation ou la simple consultation, mais sur une reconnaissance mutuelle, fondée sur l’égalité politique, le respect culturel et la justice épistémique. Ce dialogue, pour être véritablement transformateur, suppose que les peuples autochtones puissent participer à la définition des normes et des objectifs du développement, et non simplement s’y adapter. O’Sullivan (2023) plaide ainsi pour une relation politique dans laquelle la parole autochtone est pleinement légitime dans la fabrique des politiques publiques. Dans les dernières pages, il rappelle la complexité et la portée politique de cette exigence (O’Sullivan, 2023, p. 258) :

« La culture est une composante des résultats politiques justes, car la politique n’est pas un processus technique ou intellectuellement neutre. Qui élabore la politique, comment, pourquoi et dans quels intérêts détermine son impact matériel et justifie la présence autochtone à chaque étape de son élaboration, de sa mise en œuvre et de son évaluation. La politique est un lieu de confrontation et de résistance. Opposer l’affirmation de l’autorité coloniale à la résistance autochtone par la politique révèle des perspectives différentes sur la nature de l’égalité humaine. Ce contraste montre comment et pourquoi il est essentiel que les Objectifs de développement durable insistent sur l’égalité et lui donnent priorité, en tant que principe fondamental dont dépend la réalisation du « ne laisser personne de côté ». »

En tant que point d’intérêt de la revue Sciences & Bonheur, le bonheur des peuples autochtones est régulièrement évoqué. Il est le plus souvent évoqué comme un indicateur à poursuivre, à définir et à évaluer dans la mise en œuvre des ODD. Par exemple, O’Sullivan (2023, p. 170) mentionne que « les personnes considèrent la culture comme contribuant à définir le bien-être ». Il met également en avant l’importance des conceptions autochtones du bien-être pour mieux appréhender cette notion (O’Sullivan, 2023, p. 57) : « Les savoirs et les modes de pensée autochtones présument généralement l’existence de relations entre les êtres humains et leur environnement, le bien-être de l’un étant inséparable de celui de l’autre ». Des liens peuvent ainsi s’envisager entre cette approche relationnelle du bien-être et d’autres travaux scientifiques contemporains portant sur les conceptions autochtones du bonheur (Mackean et al., 2022 ; Misra et al., 2024 ; Reyes-García et al., 2021).

D’une manière générale, O’Sullivan (2023) aborde le bien-être essentiellement dans une perspective collective et relationnelle, en l’articulant étroitement à la reconnaissance des droits culturels, à l’autodétermination politique et à la participation des peuples autochtones aux institutions décisionnelles. Dans cette optique, l’autodétermination n’est pas simplement une revendication politique, mais constitue bien le cœur du bien-être collectif autochtone, entendu comme la capacité d’un peuple à vivre selon ses propres valeurs et à gouverner ses propres affaires. Toutefois, on peut regretter que l’auteur n’explore que très marginalement l’articulation possible entre bien-être individuel et bien-être collectif. L’ouvrage adopte en effet une lecture largement centrée sur les communautés ou les peuples dans leur ensemble, sans approfondir les dimensions subjectives, psychologiques ou existentielles du bonheur au niveau individuel, pourtant cruciales dans certains contextes autochtones contemporains, marqués par des trajectoires singulières de souffrance, de résilience ou de revitalisation. Comme le souligne Klasen et Fleurbaey (2018), cette tension entre les indicateurs à l’échelle des individus, des groupes et des pays soulève des enjeux méthodologiques et politiques majeurs dans le suivi et l’évaluation des ODD.

L’article 3 de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones (Nations Unies, 2007, p. 8) mentionne le droit à l’autodétermination, précisant qu’« en vertu de ce droit, ils déterminent librement leur statut politique et assurent librement leur développement économique, social et culturel ». Dans cette perspective, cet ouvrage invite à réinterroger les cadres normatifs des ODD afin de garantir une pleine participation des peuples autochtones à la définition de leur propre trajectoire de développement. Il rappelle ainsi que l’autodétermination n’est pas seulement un enjeu politique, mais constitue aussi un fondement essentiel du bonheur collectif.

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Recension de « Évaluer le bien-être et les ressources psychologiques : À l’école, au travail et en psychothérapie » de Sophie Lantheaume, Rebecca Shankland et Samia Ben Youssef Mnif (De Boeck Supérieur, 2023) | Laurent Sovet

Dans le paysage francophone, Sophie Lantheaume, Rebecca Shankland et Samia Ben Youssef Mnif apportent une contribution remarquable avec leur ouvrage « Évaluer le bien et les ressources psychologiques : À l’école, au travail et en psychothérapie » (2023), en rassemblant pour la première fois une sélection exhaustive d’outils de mesure du bien-être et des ressources psychologiques.

Pour mieux comprendre les origines et l’évolution de la mesure du bonheur, il est utile de revenir sur les premières tentatives de sa quantification. George W. Hartmann (1904-1955), chercheur américain en psychologie sociale, est souvent cité comme une figure pionnière dans la mesure psychologique du bonheur. En 1934, il réalise une étude auprès de 195 étudiant·e·s américain·e·s en deuxième année de psychologie. Chaque participant·e était invité·e à évaluer son niveau de bonheur perçu en répondant à un item unique formulé de la manière suivante : « Si vous vous comparez à d’autres personnes du même sexe et du même âge, comment évalueriez-vous votre bonheur général ? » (Hartmann, 1934, p. 205). Une échelle de Likert en 7 points allant de « Beaucoup moins heureux ou heureuse que les autres » à « Beaucoup plus heureux ou heureuses que les autres ». Pourtant, cette publication a eu un impact limité dans un contexte où les mesures subjectives du bonheur n’étaient pas considérées comme suffisamment rigoureuses (Oishi, 2012). C’est à partir des années 1960 que les sciences du bonheur connaissent un nouvel essor, avec un nombre croissant d’indicateurs et d’échelles psychométriques pour en évaluer les différentes facettes (Oishi, 2012 ; Sovet, 2014). Les mesures auto-évaluées du bonheur sont alors de plus en plus fréquemment utilisées. Dans la première revue de la littérature consacrée à ce sujet, Wilson (1967, p. 294) dresse un premier constat : « La plupart des études sur le bonheur ont eu recours à une forme de mesure directe, auto-déclarée et de type questionnaire ; il semble donc pertinent de les considérer comme des études portant sur le bonheur revendiqué ».

Quelques décennies plus tard, plusieurs synthèses récentes témoignent du dynamisme des recherches sur le bonheur et sur la place accordée à ses mesures (Barrington-Leigh & Escande, 2018 ; Cooke et al., 2016 ; Lindert et al., 2015 ; Linton et al., 2016 ; Tsang et al., 2011 ; Žukauskienė et al., 2015). Ces publications s’appuient principalement sur des revues de la littérature scientifique internationale. À ce jour, rares sont les travaux offrant une revue synthétique des indicateurs et des échelles psychométriques disponibles en langue française pour mesurer le bonheur (e.g., Bouffard & Lapierre, 1997 ; Buzaud et al., 2019 ; Zeidan, 2012). C’est dans cette continuité que se situe aujourd’hui cet ouvrage.

Sophie Lantheaume est docteure en psychologie de la santé, chercheure associée au Laboratoire Inter-universitaire de Psychologie – Personnalité, Cognition, Changement Social (LIP/PC2S) et psychologue clinicienne. Rebecca Shankland est professeure de psychologie du développement dans l’Unité de Recherche Développement, Individu, Processus, Handicap, Éducation (DIPHE) de l’Université Lumière Lyon 2 et membre de l’Institut Universitaire de France. Samia Ben Youssef Mnif est maître de conférences en psychologie sociale, du travail et de l’orientation à l’Université de Tunis et membre de l’Unité de Recherche Éducation, Cognition, TICE et Didactique (ÉCOTIDI) de l’Université Virtuelle de Tunis. Ces trois auteures proposent un ouvrage présentant plus de 100 échelles psychométriques disponibles en langue française, conçues pour évaluer le bien-être, les ressources psychologiques et les dimensions associées, dans divers contextes d’intervention et auprès de différents publics.

Composé de 352 pages réparties en sept chapitres, l’ouvrage s’ouvre sur une préface de Jean-Luc Bernaud, professeur des universités en psychologie et membre du Centre de Recherche sur le Travail et le Développement au Conservatoire National des Arts et Métiers. Dans ce texte introductif, il insiste sur les précautions éthiques et méthodologiques indispensables à l’usage des échelles psychométriques, tout en mettant en lumière les finalités qu’elles peuvent servir. À ce titre, citons le passage suivant qui offre un éclairage très complet sur les usages possibles (Bernaud, 2023, p. 5) :

« – Illustrer concrètement des théories existantes, en échantillonnant et en exposant des facettes des dimensions individuelles susceptibles de se manifester dans différents contextes ;

– Objectiver des indicateurs qui resteraient sinon cantonnés au rang des intuitions, en construisant et en proposant, avec une visée opérationnelle, des paramètres fiables et transparents ;

– Évaluer des interventions et des pratiques, à partir d’une méthodologie expérimentale ou quasi expérimentale, impliquant des mesures répétées et permettant des comparaisons entre groupes ;

– Élaborer des modèles théoriques complexes, en s’appuyant sur des analyses de parcours des approches multi-niveaux ;

– Illustrer des cas cliniques servant pour la formation, l’analyse de pratiques et le partage d’expériences. »

Les chapitres débutent par un bref exposé théorique du thème abordé, puis se poursuivent par une présentation détaillée de chaque échelle psychométrique (Chapitre 1 à Chapitre 6). Ces présentations suivent un format relativement standard comprenant sept rubriques successives. Les applications précisent les contextes d’utilisation. Le mode de passation décrit comment administrer l’outil. La présentation comporte une présentation complète (cf. le plus souvent) ou partielle des consignes et des items. La cotation explique le calcul des scores. Les études de validation fournissent une présentation des qualités psychométriques avec une attention particulière sur les études portant sur les validations francophones. Les normes permettent de situer un score par rapport à des groupes de référence. Enfin, les conclusions synthétisent les points forts, les limites et les recommandations d’usage. Chaque chapitre se termine par une bibliographie organisée de façon à faciliter l’identification des sources associées à chaque outil présenté.

Un dernier chapitre (Chapitre 7), intitulé « Utilisation concrète des échelles de mesure du bien-être et des ressources psychologiques », propose des recommandations pratiques ainsi que des illustrations visant à guider l’usage des outils psychométriques dans différents contextes d’intervention. Les propos se centrent plus particulièrement sur la mesure de l’efficacité des interventions. Ils mettent particulièrement l’accent sur l’évaluation visant à quantifier un certain niveau de bien-être ou de ressources psychologiques, ainsi que sur l’intégration de ces outils dans l’analyse de l’efficacité des interventions en psychologie positive.

Dans cet ouvrage, l’évaluation du bien-être et des ressources psychologiques s’appuie principalement sur des échelles psychométriques basées sur une auto-évaluation. Les auteures justifient ce choix en indiquant que « la mesure subjective du bien-être traduit ainsi le constat selon lequel la personne la mieux placée pour juger de son degré de bien-être ou de bonheur est l’intéressé lui-même » (Lantheaume et al., 2023, p. 11). Or, il convient de rappeler que l’auto-évaluation peut être associée à des distorsions volontaires (e.g., biais de désirabilité sociale) et involontaire (e.g., tendance à l’acquiescement) dans les réponses à une mesure auto-évaluée (Bernaud et al., 2014). Ces limites appellent à une vigilance accrue selon les contextes d’utilisation (Udayar & Antonietti, 2021). La conclusion de l’ouvrage semble en tenir compte en encourageant le recours à des méthodologies mixtes, combinant les échelles psychométriques à d’autres méthodes complémentaires, telles que les entretiens ou les mesures physiologiques. Elles précisent que « cette pluralité d’outils permet d’appréhender de manière plus fine la complexité de l’expérience humaine » (Lantheaume et al., 2023, p. 337).

Au regard de l’importance accordée à l’étayage des qualités psychométriques, un chapitre introductif consacré à la validité, à la fidélité et à la sensibilité aurait été utile, notamment pour le lectorat non familier de ces notions. Dans cette perspective, il peut être intéressant de compléter cette lecture par des ouvrages d’introduction à la psychométrie (Bernaud, 2007 ; 2014 ; Hogan, 2017). En conclusion, « Évaluer le bien et les ressources psychologiques : À l’école, au travail et en psycho-thérapie » s’impose comme une référence majeure, en contribuant activement à la diffusion et à l’accessibilité des outils psychométriques francophones dans le champ du bien-être et des ressources psychologiques. Les auteures ont engagé des démarches rigoureuses auprès des équipes de recherche afin d’obtenir les autorisations nécessaires pour reproduire les échelles et les rendre disponibles, dans le respect des droits d’auteur·e·s et des principes déontologiques. En rassemblant plus de 100 outils validés et contextualisés, cet ouvrage constitue un véritable guide pratique, tout en participant à la structuration d’un domaine en plein essor. Ce travail s’adresse ainsi à toute personne souhaitant intégrer des mesures fiables et pertinentes dans ses démarches d’évaluation, d’intervention ou de recherche.

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#recension

Croyances et bonheur : Une étude auprès des Amérindiens de Guyane | Sandrine Gaymard, Julie Texier et Anne-Marie Costalat-Founeau

Beliefs and happiness: A study among the Amerindians of French Guiana

Résumé

Le champ de la pensée sociale qui englobe les phénomènes de croyances, repose sur une « logique naturelle ». Parce que ce champ est déterminé par le contexte, de nombreuses études attestent de cette appropriation sociale, politique et culturelle, et de son lien avec les pratiques. Il est proposé dans cette étude d’appréhender la question des croyances au travers de l’étude des représentations sociales du bonheur auprès d’Amérindiens : la population Palikur, originaire de Ouanary, habite le village des Trois-Palétuviers situé sur le fleuve Oyapock en Guyane française. Dans le cadre d’un suivi médical, des entretiens basés sur la technique des petites histoires à compléter ont permis de recueillir le contenu discursif de 28 villageois. L’analyse par nuages de mots révèle l’importance du contexte culturel. Les croyances autour du bonheur sont fortement ancrées dans des besoins fondamentaux et des émotions positives. Ces éléments sont discutés au regard de la littérature dans le champ de la pensée sociale et d’apports ethnologiques.

Mots-clés : Représentations sociales ; Croyances ; Bonheur ; Peuple Palikur ; Petites histoires ; Analyse textuelle et sémantique.

Abstract

The field of social thought, which includes the phenomena of beliefs, is based on a “natural logic.” Because this field is determined by context, numerous studies attest to social, political, and cultural ownership or practices. In this study, we propose to approach the question of beliefs through the study of social representations of happiness among Amerindians: specifically the Palikur population, originally from Ouanary, who live in the village of Trois-Palétuviers on the Oyapock River in French Guiana. As part of regular health check-ins, interviews based on the technique of short stories to be completed were used to collect the discursive content of 28 villagers. Word cloud analysis revealed the importance of cultural context. Beliefs about happiness are strongly rooted in basic needs and positive emotions. These elements are discussed in the light of literature in the field of social thought and ethnological contributions.

Keywords: Social representations; Beliefs; Happiness; Palikur people; Short stories; Textual and semantic analysis.

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S’éloigner de la masculinité dominante : Le plaisir de s’ouvrir à soi et aux autres | Laurence Bachmann

Breaking away from dominant masculinity: The joy of opening up to yourself and others

Résumé

Cet article met en avant le bien-être qu’éprouvent des hommes qui se sont éloignés d’idéaux normatifs de masculinité. Il s’appuie sur une recherche sociologique sur des processus de conscientisation et de transformation personnelle d’hommes cis. L’analyse du corpus a permis de dégager un cheminement idéal-typique, marqué par l’acquisition de nouvelles préoccupations éthiques, d’abord portées sur soi (un souci de connaissance, d’introspection, de conscientisation politique et de cohérence), puis allant vers autrui (un souci de responsabilisation, de connexion empathique, d’assertivité et d’ajustement). Conscientisé et réflexif, cet homme idéal-typique navigue avec aisance et fluidité dans les différents espaces sociaux. Disposé à se laisser toucher et à toucher autrui, il construit des relations professionnelles, amicales ou affectives plus satisfaisantes et jouit d’un rapport au monde rempli de résonance. Il remédie ainsi à la rupture que les hommes sont incités à faire dès leur enfance avec l’empathie, le care et tout ce qui relève de la féminité pour se conformer aux idéaux de masculinité et bénéficier de privilèges. Il goûte enfin à une nouvelle forme de pouvoir propice à la coopération.

Mots-clés : Hommes ; Transformation personnelle ; Souci de soi ; Résonnance ; Pouvoir avec.

Abstract

This article highlights the well-being experienced by men who have distanced themselves from normative ideals of masculinity. It is based on sociological research into the processes of conscientization and personal transformation of cis men. Analysis of the corpus revealed an ideal-typical pathway, marked by the acquisition of new ethical concerns, first focused on the self (a concern for knowledge, introspection, political conscientization, and coherence), then moving towards others (a concern for empowerment, empathic connection, assertiveness, and adjustment). Conscientious and reflective, this ideal-typical man navigates different social spaces with ease and fluidity. Willing to let himself and others be touched, he builds more satisfying relationships at work, in friendships or in intimacy, and enjoys a relationship with the world filled with resonance. In this way, he remedies the break that men are encouraged to make from childhood onwards with empathy, care, and all that is feminine, in order to conform to ideals of masculinity and benefit from privileges. At last, he tastes a new form of power that is conducive to cooperation.

Keywords: Men; Personal transformation; Self-care; Resonance; Power with.

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#article

Thèse de doctorat : Explorer l’intention chez les animaux pour apporter un nouvel éclairage au bien-être | Anne-Lise Dauphiné-Morer

Thèse de doctorat en sciences cognitives, psychologie, linguistique, philosophie de la pensée, réalisée sous la direction de Muriel Mambrini-Doudet (Institut de recherche pour le développement, France), Alain Boissy (Institut National de Recherche pour l’Agriculture, l’Alimentation et l’Environnement, France) et Franck Zenasni (Laboratoire de Psychologie et d’Ergonomie Appliquées, Université Paris Cité, Université Gustave Eiffel, France).

Introduction

Le premier cadre théorique du bien-être animal (BEA) restreignait son étude aux « besoins fondamentaux » de l’espèce (Brambell, 1965). Grâce à un travail sur la représentation qu’a la chercheuse ou le chercheur de l’espèce étudiée (Botreau, 2008 ; Despret, 2009), ce cadre a été enrichi par l’intégration du vécu subjectif de l’individu (ANSES, 2018). Des questions d’ordre biologique, méthodologique et épistémologique se posent alors : quelle(s) possibilité(s) d’accéder à ce point de vue par l’étude de la cognition (Brydges & Braithwaite, 2008), avec quels outils (Le Neindre et al., 2018) ? Les cadres théoriques actuels et les conditions d’expérimentation permettent-ils à l’observé d’exprimer ses capacités cognitives et à l’observateur de les identifier en tant que telles (De Waal & Ferrari, 2012 ; Despret, 2009) ?

Pour traiter ces questions nous avons proposé d’utiliser le concept d’intention comme outil interdisciplinaire d’exploration des cadres théoriques de l’éthologie et de la cognition elle-même. En effet, il permet de travailler le rapport de la chercheuse ou du chercheur à son objet d’étude (propriétés épistémologiques montrées par Schmid et Mambrini-Doudet, 2019). De plus, il est interdisciplinaire, l’intention est définie en psychologie comme, l’intention est définie en psychologie comme « [l’]orientation des pensées ou des comportements d’une personne » (APA Dictionary of Psychology, 2023), et en philosophie au travers de trois approches : par l’action, par les représentations mentales et enfin comme agentivité (Setiya, 2018). En éthologie, l’intention n’est pas directement définie mais est étudiée au travers de comportements spécifiques (par exemple, les actes orientés vers un but, Trösch et al., 2020).

Enfin, l’intention serait sous-jacente à de nombreuses capacités cognitives en lien avec le bien-être, comme l’attente (Ajzen, 2011) ou encore la satisfaction (Diener et al., 2009). De plus, les expressions comportementales des intentions seraient des facteurs d’impact du bien-être (Griffeth et al., 2000) tout comme la capacité d’un individu à comprendre ou à attribuer une intention à son environnement (Ryan & Deci, 2001).

Objectifs de la thèse

Ce travail posait la question de l’effet des cadres théoriques et méthodologiques existants en éthologie, de leurs limites pour capter l’éventail du répertoire cognitif des animaux non-humains (ANH) et leurs impacts sur l’étude du BEA. L’enjeu était donc de repenser les bases conceptuelles de l’étude des intentions chez les ANH pour ouvrir à de nouvelles hypothèses d’étude des capacités cognitives à travers l’intention.

Pour ce faire, nous avons développé une approche interdisciplinaire (éthologie, psychologie, épistémologie) construite en trois temps : 1) l’exploration des cadres théoriques et méthodologiques de l’étude du concept d’intention, 2) la conception d’outils interdisciplinaires d’ouverture de ces cadres et 3) l’exploration expérimentale de l’apport de ces outils sur l’étude de la cognition des ANH.

Principaux résultats

L’analyse prototypique couplée à des analyses factorielles des correspondances du premier questionnaire – basée sur une tâche d’association libre, diffusée en février 2021 auprès de 196 chercheur·e·s (Tableau 1) – a montré que les notions associées à l’étude des intentions variaient en fonction des disciplines et des espèces étudiées (humains et non-humains).

De plus, dix approches scientifiques différentes de l’étude des intentions chez les ANH ont été identifiées (Tableau 2) grâce à l’analyse du réseau de co-occurrence des mots-clés auteurs du corpus issu de l’analyse bibliométrique de la littérature scientifique (2016-2020). Toutes ces approches étaient limitées aux définitions développées pour l’humain et à un unique paradigme d’étude, celui de la communication. Pour dépasser ces limites, nous avons créé des ateliers interdisciplinaires impliquant 16 chercheur·e·s (six psychologues, cinq éthologues et cinq chercheur·e·s en sciences de gestion ou de conception). Ces ateliers ont permis d’identifier les logiques scientifiques suivies par les chercheur·e·s et deux cadres théoriques sous-jacents à l’étude des intentions chez les ANH : le déterminisme biologique – les réflexions s’articulaient autour d’oppositions (inné/acquis, etc.) et l’anthropocentrisme – l’humain comme système de référence. Nous avons aussi montré : 1) que poser l’hypothèse d’intentions non-humaines, ayant d’autres natures et formats d’expression que celles connues chez l’humain, est un outil d’ouverture des cadres théoriques actuels, 2) les conditions minimales pour poser expérimentalement cette hypothèse et 3) ses effets sur l’ensemble expérimentateur-individu étudié.

Sur cette base, nous avons développé un nouveau cadre théorique de l’étude de la cognition des ANH. Il intègre dans le processus scientifique ce qui reste inaccessible à l’expérimentateur, grâce à un outil matriciel (10×10) qui synthétise pour chacune des approches les questionnements qu’elles soulèvent, les concepts qui lui sont associés et enfin ses effets épistémologiques. Cette matrice permet de poser l’hypothèse d’intentions non-humaines.

Cette proposition théorique a été testée empiriquement dans deux études de cas : la revisite du test d’approche volontaire chez le cheval (Lansade & Bouissou, 2008) et la création d’un cadre d’analyse de vidéos d’habituation de poules à un dispositif expérimental. Ces premières expérimentations ont confirmé les effets de notre approche sur la conception scientifique en éthologie. Celle-ci a permis d’enrichir le cadre d’analyse d’un test classique en éthologie et a abouti au renversement de la logique expérimentale : un système à deux éthogrammes qui contextualisait le cadre d’analyse des résultats dans l’inconnu contenu dans l’hypothèse d’intentions non-humaines.

En parallèle, un travail exploratoire a permis de discriminer les chercheur·e·s selon deux postures : 1) l’adaptation ou non des notions associées à l’étude de l’intention en fonction de la discipline et de l’espèce étudiée et 2) le degré d’anthropocentrisme. Cependant, aucun effet épistémologique de ces postures n’a pu être montré.

Perspectives

Dans ce travail, nous avons proposé l’étude du concept d’intention pour dépasser les limitations théoriques et expérimentales actuelles de l’étude des capacités cognitives des ANH. Les différences d’appréhension du concept d’intention en fonction de la discipline et de l’espèce que nous avons identifiées pourraient résulter de l’absence de consensus philosophique (Setiya, 2018) et biologique (Le Neindre et al., 2018) sur la nature même des intentions. Cependant, lorsque cette étude est décontextualisée des champs disciplinaires et des espèces, ces différences ne sont pas retrouvées. Ainsi, nous pensons qu’elles ne sont pas l’expression de conceptualisations divergentes mais celles d’habitudes disciplinaires (épistémologiques ou méthodologiques).

Les deux ancrages théoriques identifiés durant les ateliers (le déterminisme biologique et l’anthropocentrisme), n’ont pas été explicitement exposés par les chercheur·e·s. Or, Luhrmann et al. (2012) ont mis en exergue que, lorsque les cadres théoriques desquels sont issues les définitions des concepts étudiés ne sont pas explicitement identifiés, il existe des hypothèses « cachées » à l’expérimentateur qui impactent la démarche scientifique. Nos résultats posent donc la question des effets de ces cadres sur notre capacité à considérer des formes non-humaines de cognitions.

De plus, nous avons révélé la double injonction faite à l’éthologue : faire la preuve d’intentions chez l’espèce étudiée et ce, par l’existence d’une communication intentionnelle. Cette approche découle de l’idée selon laquelle démontrer la présence d’intentions implique de discriminer les comportements intentionnels des non-intentionnels, ce qui ne serait possible qu’au travers du langage (Anscombe, 2000 ; Dennett, 2009). Or, en posant l’hypothèse d’intentions non-humaines dans l’étude de la cognition des ANH, nous proposons une nouvelle logique scientifique non logocentrée. D’abord, en intégrant l’individu étudié dans son environnement de manière dynamique, l’outil matriciel permet de questionner ce qui est signifiant pour lui sans nécessairement se rapporter au langage (Derrida, 2006). Ensuite, l’inconnu contenu dans cette hypothèse empêche de pré-conceptualiser la nature ou les formats d’expression des intentions. Elle impose ainsi un changement de la logique expérimentale : l’éthogramme est issu de l’analyse des données et devient le premier résultat. Cette démarche est en continuité des réflexions menées sur la diversité des supports neurobiologiques et des formes d’expression des capacités cognitives (Call & Tomasello, 2008). Enfin, Call et Tomasello (2008) ont montré la nécessité de considérer l’autre comme agent actif de ses comportements pour être en mesure de les comprendre comme intentionnels. Notre proposition théorique, parce qu’elle intègre les intentions des chercheur·e·s dans le processus de recherche, étend cette réflexion aux attentes des chercheur·e·s et à leurs effets sur le cadre d’analyse des comportements observés. En permettant de considérer scientifiquement une cognition non anthropocentrée, notre proposition questionne le cadre d’étude du BEA et devrait permettre d’enrichir les outils d’évaluation de celui-ci.

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#thèse

Recension de « Psychologie de l’humour : Mécanismes et impacts » de Arthur Durif Meunier (Dunod, 2024) | Laurent Sovet

L’humour et le rire occupent une place fondamentale dans la vie quotidienne et dans les interactions sociales. Ils peuvent s’appréhender comme une expérience humaine universelle prenant différentes formes et servant plusieurs fonctions. Bien que l’expression de l’humour et ses effets puissent varier selon les époques, les cultures et les individus, le rire prend une forme commune au travers d’une vocalisation si particulière qui dépasse les différences et qui apparaît dès le plus jeune âge (Mirault & Reddy, 2016 ; Sauter et al., 2010). À cet égard, l’humour et le rire fascinent. Les écrits qui tentent d’en définir l’essence ne manquent pas. Remontant à Aristote et à Platon, ils traversent le temps. Il faut tout de même attendre le 19ème siècle pour que le sens de l’humour soit reconnu comme une qualité socialement valorisée, tel que nous le connaissons aujourd’hui (Martin & Ford, 2018).

L’humour peut se définir comme « un terme vaste et multiforme qui désigne tout ce que les gens disent ou font que d’autres perçoivent comme drôle et qui a tendance à les faire rire, ainsi que les processus mentaux impliqués dans la création et la perception d’un tel stimulus amusant, et également la réponse émotionnelle de la gaieté liée à son appréciation » (Martin & Ford, 2018, p. 16). Dans une conception sociologique inspirée par Émile Durkheim, l’humour peut se concevoir comme « un système institutionnalisé et intériorisé par tous, source de croyances, aspirations et pratiques communes sur lesquelles la société exerce un pouvoir coercitif et de régulation » (Bonardi, 2009, p. 23).

Les travaux scientifiques sur l’humour connaissent une effervescence au cours du 20ème siècle, rassemblant des contributions de différentes disciplines (e.g., anthropologie, biologie, linguistique, psychologie, sociologie). Une revue scientifique dédiée à l’« humorologie » (humorology), Humor a même été éditée dès 1988 dans le but d’offrir un espace de diffusion des études consacrées à l’humour et de rassembler une communauté scientifique émergente. En 2024, cette revue existe toujours avec la publication du 37ème volume sur un rythme annuel de quatre numéros. Dans sa préface inaugurale, Victor Raskin (1988, p. 3) clôture la ligne éditoriale de la manière suivante : « Une chose à laquelle on ne doit pas s’attendre de ce journal, c’est qu’il soit drôle ». Par ses propos, il tient à souligner l’exigence portée à l’humorologie, par contraste avec son objet. Dans le même temps, il invite aux dialogues entre la recherche, la pratique et la société, pour éviter tout cloisonnement.

Par rapport aux autres disciplines, la psychologie s’est emparée de l’humour comme objet d’étude plus tardivement. Entre la première édition de leur ouvrage en 2007 et la seconde en 2018, Rod A. Martin et Thomas E. Ford ont pu observer une accélération des publications portant sur la psychologie de l’humour. Il est possible de trouver des contributions dans des branches variées qui composent cette discipline. Par exemple, Janet M. Gibson (2019) offre un panorama de la psychologie de l’humour à travers dix de ses branches (i.e., psychologie cognitive, psychologie biologique, psychologie de la personnalité, psychologie sociale, psychologie interculturelle comparée, psychologie développementale, psychologie de la santé, psychologie positive, psychologie clinique, psychologie appliquée). Il est fort probable que cette trajectoire ascendante se poursuive dans les prochaines décennies.

Dans le paysage francophone, les publications portant explicitement sur la psychologie de l’humour sont assez réduites. Curieusement, Françoise Bariaud rédige une conclusion à son article qui peut faire écho aux propos développés dans la préface de Victor Raskin (1988) : « Cerner l’organisation des processus de compréhension et de participation affective dans la réaction d’humour, tel peut être l’objectif essentiel d’une recherche qui n’aura jamais la prétention d’être drôle » (Bariaud, 1976, p. 226). Cela témoigne à nouveau du souci de l’exigence et des paradoxes de l’humorologie. Par la suite, elle publia un ouvrage dédié au développement de l’humour chez l’enfant (Bariaud, 1983). En somme, de tels ouvrages disponibles en langue française sont rares et ne permettent pas d’offrir une vue complète et actualisée de la psychologie de l’humour. Ils ne doivent pas se confondre avec des ouvrages qui décident d’utiliser l’humour pour transmettre des connaissances psychologiques au grand public (e.g., Bretelle & Muzo, 2024).

Arthur Durif Meunier est psychologue et psychothérapeute, exerçant dans une activité clinique et une activité de consultant en entreprise en France. Il réalise également des activités d’enseignement et de formations en psychologie. Son ouvrage intitulé « Psychologie de l’humour : Mécanismes et impacts » est accompagné d’une préface rédigée par Jean-Luc Bernaud, offre une contribution remarquable à la psychologie de l’humour. Prenant appui sur ses lectures personnelles, ses réflexions et sa riche expérience clinique, il met en lumière toute la profondeur, les nuances, les ambivalences, les usages mais aussi les mésusages de l’humour dans la vie quotidienne et dans les pratiques professionnelles des psychologues et psychothérapeutes (Durif Meunier, 2024, p. 11) :

« Si l’humour peut nous faire rire, nous divertir ou nous soulager, entre la dérision et l’humiliation, entre la taquinerie et le harcèlement, il n’y a qu’un pas. Ainsi, telle la poudre noire, son usage peut participer à l’embellissement de nos vies comme à l’assombrissement de notre existence. Entre le feu d’artifice et la poudre à canon, l’humour dispose d’un fabuleux pouvoir tantôt protecteur, tantôt destructeur. À vous qui êtes adeptes de l’humour, passionnés par le second degré ou simplement curieux, je vous propose d’explorer ensemble, ce qu’il a à nous dire sur l’être humain. »

L’ouvrage se décompose en trois parties. La première partie intitulée sobrement « L’humour en théorie », inclut cinq chapitres permettant successivement de saisir l’étymologie de l’humour et ses différentes interprétations (Chapitre 1, « Il était une fois l’humour »), de cerner ses recouvrements et ses nuances avec d’autres termes proches (Chapitre 2, « L’humour et son écosystème »), de comprendre les principaux mécanismes qui le caractérisent (Chapitre 3, « Vers une conceptualisation de l’humour »), de découvrir différentes théories pour modéliser sa réception et ses différentes formes (Chapitre 4, « À chacun son humour »), et de parcourir ses effets positifs et négatifs en soi et dans ses interactions (Chapitre 5, « Pourquoi faudrait-il prescrire de l’humour »). À l’issue de cette première partie, un interlude est proposé en présentant l’humour comme une caractéristique de la personnalité à partir des écrits de Rod A. Martin et al. (2003) et de Wolfgang Schmidt-Hidding (1963).

La deuxième partie conserve la même sobriété dans son intitulé avec « L’humour en pratique ». Elle est décrite en introduction comme « plus expérimentale, plus empirique et surtout bien plus pratique ». (Durif Meunier, 2024, p. 12). En effet, le Chapitre 6 « L’humour en psychothérapie, de quoi parle-t-on ? » permet de situer la place de l’humour dans trois approches (i.e., psychanalyse, psychothérapie comportementale et cognitive, psychologie positive) et les enjeux déontologiques dans son utilisation dans le cadre de ses pratiques professionnelles. Loin d’imposer l’humour comme un ingrédient indispensable à la réussite d’un accompagnement psychothérapeutique, il fournit les clés de lecture pour en faire un usage adapté en situation professionnelle. Le Chapitre 7 « L’humour comme outil pour le psychologue » apporte un éclairage ancré dans les pratiques de l’auteur sur les impacts potentiels que l’humour peut avoir en psychothérapie. Le dernier chapitre de cette partie s’intitule « L’humour dans la vie du patient » (Chapitre 8). Arthur Durif Meunier s’emploie à analyser minutieusement la manière dont les patients utilisent l’humour pour interagir avec lui et comment ces prises de parole peuvent être exploitées dans la dynamique des échanges.

La troisième et dernière partie se présente comme une postface ayant pour titre « L’humoriste est un existentialiste ». Ici, et comme cela est indiqué à plusieurs reprises, l’humoriste désigne la personne qui utilise l’humour, et non pas uniquement la personne qui exerce ce métier. Elle prend la forme d’une réflexion personnelle menée par l’auteur visant à débattre et à étayer l’hypothèse suivante : « L’humour joue un rôle essentiel en permettant à ceux qui le pratiquent de se réaliser » (Durif Meunier, 2024, p. 239). En mobilisant à la croisée de la philosophie existentialiste, de la psychologie existentielle et de son expérience clinique, il aboutit à la conclusion que l’humour peut être un « puissant vecteur de sens » (Durif Meunier, 2024, p. 265).

Tout au long de l’ouvrage, il est possible de constater le soin apporté par Arthur Durif Meunier pour rendre le contenu facile à comprendre. Les illustrations sont nombreuses, s’appuyant sur des références culturelles variées (e.g., humoristes, films, émissions télévisées) et des exemples issus de sa pratique professionnelle soigneusement sélectionnées. Il est possible notamment de (re)découvrir les fameuses punchlines adressées par Winston Churchill à Lady Astor. Les débuts et les fins de chapitre s’accompagnent souvent de rappels sur les éléments critiques à venir et à retenir. Le vocabulaire très précis (e.g., humour apollinien, humour dionysiaque) est utilisé de manière consistante à chaque page, avec parfois quelques rappels fort appréciables. Lorsque des termes s’annoncent complexes pour un lectorat non averti, des notes de page viennent apporter les éléments d’information à leur compréhension (e.g., névrose, hypervigilance, stress post-traumatique). Cela contribue à rendre la lecture accessible au plus grand nombre. Bien entendu, l’humour est au rendez-vous pour apporter des moments de légèreté voire de poésie.

Au-delà de l’humour qui occupe une place importante dans l’ouvrage, sa lecture donne à certains endroits l’impression de pénétrer dans le quotidien d’un psychologue-psychothérapeute ; de mettre un pied dans la pratique en quelque sorte. En effet, Arthur Durif Meunier prend grand soin d’expliquer ses postures, ses réflexions et ses doutes. Les illustrations s’accompagnent d’une prise de recul qui met en lumière à la fois la complexité et l’exigence de son activité professionnelle. Le Code de Déontologie des Psychologues (2021) y est men-tionné à plusieurs reprises et témoigne sa volonté d’agir dans le respect de la personne dans sa dimension psychique et de ses droits fondamentaux. Voici une citation extraite de l’ouvrage (Durif Meunier, 2024, pp. 192–193) :

« Pour que vous puissiez vous représenter ma façon de travailler, je vais vous la décrire sous une forme métaphorique. Imaginons que nous soyons dans un 4 x 4 à la découverte de votre psychisme et de son fonctionnement. Dans la mesure où vous êtes le seul expert de votre histoire, votre place est bien évidemment au volant, afin de prendre les différentes décisions qui s’imposent à vous. De mon côté, je suis à votre droite avec une carte représentant la structure théorique du psychisme humain. Mettant à votre disposition mon savoir-faire et mes observations, je partagerai avec vous ce que je comprends de votre fonctionnement. Si j’aperçois un obstacle ou si je pense que vous prenez une mauvaise direction, je n’hésiterai pas à vous le signifier. En revanche, je ne donnerai jamais de coups de volant. Autrement dit, si vous voulez rouler en marche arrière, sur la pelouse ou si vous foncez tout droit dans une rivière, je ne vous priverai jamais de votre rôle de pilote en vous disant ce que vous devriez faire. Je pourrai vous conseiller, vous guider et dans de plus rares cas vous donner mon avis si vous le souhaitez, mais ce sera à vous seul que reviendra la décision finale. » En conclusion, les effets positifs de l’humour sur des indicateurs de la santé mentale (e.g., Schneider et al., 2018 ; Stiwi & Rosendhal, 2022) et de la santé physique (e.g., Kramer & Leitao, 2023) retiennent aujourd’hui une attention particulière pour la recherche et la pratique. La place de l’humour dans les interventions psychologiques et psychothérapiques a également fait l’objet de longs débats dans la littérature scientifique (e.g., Hussong & Micucci, 2021 ; Malik, 2024). De récentes méta-analyses soulignent aussi ses effets positifs sur la réduction du stress et de l’anxiété (Sarink & García-Montes, 2023 ; Sun et al., 2023). Face à ces preuves scientifiques, l’ouvrage « Psychologie de l’humour : Mécanismes et impacts » fournit des pistes de réflexions et d’actions pour intégrer de manière éclairée l’humour dans ses pratiques professionnelles.

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#recension

Bonne année 2025 !

La revue Sciences & Bonheur vous souhaite une bonne année 2025 !

Nous vous remercions pour votre fidélité et votre soutien tout au long de l’année écoulée. Votre engagement à nos côtés est précieux et nous encourage à poursuivre notre mission : diffuser des connaissances et promouvoir des réflexions enrichissantes sur les sciences du bonheur.

Ensemble, faisons de 2025 une année pleine d’inspiration, de découvertes et de partages. Connectez-vous régulièrement sur notre site internet pour découvrir nos prochaines publications et nos appels à contribution !

Appel à contributions « Peuples autochtones et bonheur »

Dans le cadre d’un futur numéro thématique, la revue Sciences et Bonheur lance un appel à contributions sur le thème « Peuples autochtones et bonheur » sous la coordination de Félicien Lemaire, professeur de droit public à l’Université d’Angers (France).

L’association des termes « peuples autochtones » et « bonheur » n’a rien d’incongru si l’on considère l’attachement généralement admis des peuples autochtones à un mode de vie fondé, sinon sur le bonheur, sur une approche éminemment fonctionnelle du bien-être dans le rapport à leur environnement. Pour autant, on ne peut que se méfier du rapprochement d’idées et de concepts qui ne traduisent que très imparfaitement les spécificités des valeurs et croyances des sociétés autochtones, des représentations du monde ou « cosmovisions », assurément différentes des modes de pensée occidentaux, mais aussi différentes d’une société autochtone à une autre. Un certain relativisme culturel s’impose, tout en n’obérant pas ce qui semble – au-delà même de la variété des écosystèmes – réunir la plupart de ces peuples (en Amérique latine, en Afrique, Asie, Océanie, mais aussi en Europe) : l’unicité du lien de tous les membres de la communauté entre eux et avec l’environnement naturel, dans une démarche qui n’est pas anthropocentrique, mais « biocentrique » voire « écocentrique ». Une approche soucieuse de la protection du vivant et de la nature où l’homme n’est plus posé au centre mais envisagé comme simple partie d’un tout.

Reste, dans ce délicat rapprochement des termes, le sens à leur accorder. Qu’entend-on par « peuples autochtones » et « bonheur » ? À défaut de définitions unanimement admises, l’entente peut s’établir autour de critères indicatifs.

Critères d’appréhension des termes

  • Pour les peuples autochtones, il est possible de reprendre les critères formulés par Erica-Irène Daes en 1996 dans le cadre de la Sous-Commission de lutte contre les mesures discriminatoires et de la protection des minorités qui prolongent les travaux précédents du Groupe de travail sur les peuples autochtones, notamment le rapport d’étude de José R. Martinez Cobo en 1986 (Étude du problème de la discrimination à l’encontre des populations autochtones, E/CN.4/Sub.2/1986/7 et Add.1-4). Quatre critères sont retenus pour comprendre le concept d’« autochtone » :

a) L’antériorité s’agissant de l’occupation et de l’utilisation d’un territoire donné ;

b) Le maintien volontaire d’un particularisme culturel qui peut se manifester par certains aspects de la langue, une organisation sociale, des valeurs religieuses ou spirituelles, des modes de production, des lois ou des institutions ;

c) Le sentiment d’appartenance à un groupe, ainsi que la reconnaissance par d’autres groupes ou par les autorités nationales en tant que collectivité distincte ; et

d) Le fait d’avoir été soumis, marginalisé, dépossédé, exclu ou victime de discrimination, que cela soit ou non encore le cas (Document de travail du Président-Rapporteur, Mme Erica-Irène A. Daes, sur la notion de « peuple autochtone », E/CN.4/Sub.2/AC.4/1996/2, p. 18).

Ces critères ne peuvent être considérés comme suffisants. Ainsi que l’a constaté Erica-Irène Daes, « le terme « autochtone » ne peut pas faire l’objet d’une définition précise et globale susceptible d’être appliquée de la même façon dans toutes les régions du monde. » ; et dans les divers débats qui ont réuni les représentants de peuples dans le cadre de la Commission, il est notable qu’ils considèrent eux-mêmes qu’une définition générale n’est ni nécessaire ni souhaitable, en privilégiant une approche subjectiviste. Que soit souligné, dans cette logique, le principe d’auto-identification (aussi bien de l’individu dans la revendication de son appartenance au groupe que l’affirmation propre du groupe de sa spécificité) ; ou valorisée, en lien étroit avec leur culture, l’importance de la relation à leurs territoires ou terres ancestrales (d’une certaine manière conformément à l’étymologie dérivée du grec autós et khthôn, i.e. « issu du sol même, indigène »). Dans une lecture a contrario, on ne manquera pas de signaler ce que ce dernier élément a d’utile pour discriminer les « peuples autochtones » des simples « minorités ». L’existence de minorités nationales ou religieuses dans un État n’implique pas en effet une attache à un territoire donné, même si les membres sont liés par des spécificités linguistiques et culturelles. De ces critères, il ressort que les contextes nationaux ou régionaux sont déterminants pour appréhender le statut d’autochtone.

– Pour la notion de bonheur, au-delà de l’emblématique résolution 65/309 votée par l’Assemblée générale des Nations-Unies le 19 juillet 2011, « Le bonheur : vers une approche globale du développement », ce n’est que par rapprochement terminologique qu’on trouvera des biais d’analyse pour tenir compte de la polysémie du terme du point de vue théorique, mais aussi pour déterminer concrètement son contenu. Que le bonheur soit expressément ou implicitement formulé dans les dispositions constitutionnelles ou les textes législatifs mettant en œuvre des politiques publiques, il joue en effet, dans son association régulière à la notion plus fonctionnelle de bien-être, un rôle éminemment positif dans les systèmes juridiques étatiques, en s’incarnant dans les principes connexes d’« épanouissement personnel », de « dignité humaine », de « qualité de vie » ou encore de « welfare » et « buen vivir » selon les latitudes et les langues. Il apparaît comme un principe sous-jacent à des droits strictement définis : droit à la vie, respect de la vie privée, liberté de mariage, liberté de conscience, liberté d’entreprendre, liberté contractuelle et droit de propriété, ou encore droit à l’éducation, droit à la santé, droit à l’eau, droit à la sécurité alimentaire, droit à un environnement sain, etc. Ces principes intéressent les peuples autochtones dans leur recherche d’amélioration ou stabilisation de leur condition vie, et ce qui est susceptible de constituer pour eux le bien-être dans leur espace. L’augmentation des demandes contentieuses, accéléré par les dispositifs juridiques adoptés dans le cadre des constitutions nationales ainsi que des droits formulés dans les conventions régionales ou les textes spécifiques (Déclaration des Nations Unies sur les peuples autochtones du 13 septembre 2007, Déclaration américaine sur les droits des peuples autochtones adoptée le 15 juin 2016), confirment de plus en plus la déclinaison qui est faite des divers droits permettant aux peuples autochtones de satisfaire leur vie en communauté. Se trouvent ainsi reconnus leur droit de propriété, leur droit à contrôler et utiliser leur territoire et leurs ressources naturelles, leur droit de participer à la vie culturelle en ce qui concerne l’identité culturelle, l’environnement sain, le droit à l’alimentation et à l’eau, etc. De manière significative en Amérique latine, la jurisprudence s’inscrit dans la critique des politiques étatiques polarisées sur la croissance, en valorisant la conception des peuples autochtones du « buen vivir » et d’une approche biocentrique de la société.

Marges et horizons du sujet

Cette lecture compréhensive des notions ouvre un spectre assez large d’analyse. À propos des peuples autochtones, se nouent des débats autour de populations qui peuvent par certains aspects avoir vocation à intégrer la grille d’analyse.

– Tel est le cas, en s’émancipant de l’approche uniquement centrée sur les « peuples indigènes » et en tenant compte (dans la ligne de l’article 1, §1 a et b de la Convention OIT 169) des « peuples tribaux » placés en situation de marginalité ou marginalisation. La reconnaissance étatique des peuples autochtones rend elle-même compte de la souplesse catégorielle, en ne les réduisant pas à ce qui est classiquement entendu sous le sceau de « Premières Nations », « Peuples premiers » ou « Peuples originaires ». Le Canada l’illustre en reconnaissant, à côté des « Indiens » et des « Inuits », aux « Métis » le statut de peuples autochtones (suivant en cela l’article 35 de la loi constitutionnelle, conforté par l’arrêt de la Cour suprême du 19/09/2003, R. c. Powley). Avec certes une histoire différente mais néanmoins le constat plus ou moins marqué dans d’autres aires géographiques de la résistance à l’acculturation, la question s’est posée en Guyane pour les communautés « Noirs marrons ». Cela suscite également l’interrogation en Amérique du sud pour certaines « communautés afro-descendantes », au regard de la place reconnue et/ou assignée.

– En s’extrayant d’une lecture proprement liée à la colonisation européenne, l’étude de l’autochtonie intéresse également le continent européen, avec les Samis notamment, répartis sur différents territoires scandinaves. De même, sur le continent africain, en s’éloignant de la posture initiale communément évoquée en lien avec la colonisation (« Nous sommes tous autochtones en Afrique »), la question de l’autochtonie pour des peuples, avec des histoires, des identités et cultures spécifiques, vivant en marge de la population majoritaire a été posée en débat. Elle a fait son chemin à la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, puis au sein de l’ONU avec en définitive une très large adoption par les États africains de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones de 2007, même si ce texte est dans le principe dépourvu de force contraignante. Des dispositions ont été adoptées pour ouvrir des droits spécifiques à ces peuples : au Burundi, au Maroc, en Afrique du Sud, en République Démocratique du Congo, au Kenya, etc., parfois au prix de contentieux retentissants (ainsi au Kenya, pour l’affirmation du statut autochtone du peuple Endorois et du peuple Ogiek).

Approche pluridisciplinaire et témoignages

L’approche pluridisciplinaire est indispensable pour rendre compte de la multiplicité des entrées d’analyse du sujet autant que des difficultés qui lui sont propres. D’abord, parce que la mise en lumière des spécificités et identités des peuples autochtones n’est en aucune façon réductible à une appréhension uniquement culturelle et sociétale en recourant exclusivement à l’approche ethnologique, anthropologique et sociologique ; pas davantage à une appréhension uniquement spatio-temporelle en sollicitant l’approche historique et/ou géographique ; ou encore à une approche plus strictement institutionnelle en se tournant vers les lectures juridiques politiques et économiques. C’est à l’évidence un complexe de données. Ensuite, parce que les liens avec les notions de bonheur et bien-être ne pourront être clarifiés qu’à travers l’échange des idées et analyses sur les expériences de pensée des peuples autochtones, sur les différentes manières de formuler ce que peut être à leurs yeux le « bonheur » ou le « bien-être ». C’est ce que valorisent les différences d’approches disciplinaires, sans omettre les témoignages des représentants autochtones, ou les contributions militantes aptes à illustrer les spécificités d’analyse.

Extension du domaine de réflexion

Un espace de réflexion plus large s’ouvre.

– Dans la perspective globale : le croisement des différentes analyses constitue un encouragement non seulement à approfondir le rapport des peuples autochtones au bonheur, mais aussi à mieux cerner ce qui éventuellement constitue au-delà des spécificités et différences de représentation, les socles ou piliers partagés du bonheur ou bien-être. Par analogie ou comparaison, le dialogue ainsi instruit invite à s’interroger sur les piliers du bonheur et du bien-être de toute société, autour de principes et de pratiques durables.

– Dans une perspective plus restrictive, en se concentrant sur la situation de marginalisation sociale et économique des sociétés autochtones :  se pose la question des effets induits ou pas sur le bonheur. Dans quelle mesure la situation de marge par rapport aux sociétés dominantes affecte-t-elle le bien-être des peuples autochtones ? Le fait de ne pas être minoritaire sur un territoire donné dispose-t-il moins à revendiquer la qualité de peuple autochtone au sein de l’État qui englobe la population ? La comparaison parfois faite entre les peuples autochtones respectifs de la Nouvelle-Calédonie et de la Polynésie française (l’une conçue comme une colonie de peuplement, l’autre pas) illustre ce questionnement. Quelles que soient les sociétés autochtones, l’idée de marge invite également à dissocier l’approche collective du bonheur des peuples autochtones et l’espace du bonheur individuel des Autochtones, dans leurs différentes dimensions : économique, psychologique, sociologique voire politique. Comment traduire le dynamisme inhérent à chaque société autochtone ? Quelle est la part permise ou pas de cheminement individuel à travers la recherche du bonheur, de disruption admise ou pas par la communauté ? Existe-t-il réellement une ontologie insécable du groupe dans le rapport à la ou les société(s) dominante(s) ?

– Enfin sur le plan institutionnel : quelles sont les formes de la reconnaissance des spécificités autochtones, en lien avec le bien-être collectif de leurs communautés. L’autonomie et les mécanismes participatifs reconnus dans la Déclaration des peuples autochtones s’intègrent-ils dans les objectifs de gouvernance définis dans l’Agenda 2030 de développement durable adopté par les Nations Unies ? Se nouent-ils dans des structures informelles ou au contraire formalisées ?

Soumettre une contribution

Les contributions pourront prendre la forme d’études empiriques, de revues de la littérature, de réflexions théoriques. Elles se composent de 20 000 à 60 000 signes (incluant les espaces et les références bibliographiques). Ces contributions s’accompagnent d’un titre, d’un résumé, d’une série de trois à sept mots-clés en français et en anglais. Les recensions d’ouvrage et les résumés de thèse se composent de 6 000 à 12 000 signes (incluant les espaces et les références bibliographiques). Elles devront être présentées de manière conforme aux standards de la revue Sciences et Bonheur. Les contributions rédigées en anglais sont les bienvenues.

Lien vers les consignes de rédaction : https://sciences-et-bonheur.org/soumettre-un-article/

Si vous souhaitez proposer un projet d’écriture dans le cadre de ce numéro thématique, merci de faire nous faire parvenir un résumé de 400 mots maximum de votre proposition, accompagnée d’un titre, de trois à sept mots-clés, d’une bibliographie et de vos coordonnées, par courriel pour le vendredi 13 décembre 2024 au plus tard. Une réponse de la part du comité éditorial sera adressée sous un délai maximum de deux semaines. Les propositions qui auront été jugées pertinentes par la direction scientifique devront s’engager à fournir la version finale de leur texte pour le vendredi 23 mai 2025 au plus tard. La publication de ce numéro thématique est prévue à l’automne 2025. Néanmoins, le comité éditorial propose une mise en ligne des articles au fil de l’eau avec la possibilité d’une publication anticipée. Nous attendons vos contributions !

Contact : edition@sciences-et-bonheur.org

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Appel à contributions pour des rubriques varia

Call for contributions for the « varia » sections

La revue Sciences & Bonheur accueille des contributions scientifiques venant toutes les disciplines comme l’anthropologie, le droit, l’économie, l’histoire, la géographie, la philosophie, la psychologie, les sciences de l’éducation, la sociologie et bien d’autres encore pour enrichir notre compréhension pluridisciplinaire du bonheur. Les articles scientifiques peuvent prendre la forme d’une étude empirique, d’une revue de la littérature ou même d’une réflexion théorique. Nous acceptons également les recensions d’ouvrage et les résumés de thèses récemment soutenues.

Tous les articles scientifiques soumis font l’objet d’une procédure d’évaluation par au moins deux pairs selon le principe de relecture en double aveugle (peer review). Après la publication de numéros thématiques entre 2016 et 2024, la revue Sciences & Bonheur adopte un rythme plus régulier en proposant une publication biannuelle. Ils sont traités au fil de l’eau et s’intègrent dans une rubrique varia d’un numéro en cours de préparation.

Pour soumettre une contribution, vous pouvez vous reporter aux consignes disponibles sur la page Soumettre un article de notre site internet.

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Introduction au numéro thématique « Incertain et bonheur : Des relations protéiformes » | Anthony Lepinteur

Introduction to the thematic issue « Uncertainty and happiness: Protean relationships »

L’incertain, concept fondamental exploré dans ce numéro thématique de la revue Sciences & Bonheur, se réfère à une condition caractérisée par le manque de certitude ou de prévisibilité quant à un événement, une situation ou un résultat futur. C’est une notion qui transcende les frontières disciplinaires, touchant à la fois les domaines des sciences de la nature et des sciences sociales. L’incertitude peut émerger de multiples sources, telles que la complexité des systèmes, la variabilité des facteurs environnementaux, ou encore les limites de notre connaissance et de notre compréhension.

Dans son ouvrage intitulé « Risk, uncertainty and profit » publié en 1921, l’économiste Francis Knight distingue le risque de l’incertitude. Selon cet auteur, le risque est quantifiable et son occurrence probabilisable. À l’inverse, l’incertitude est par nature imprévisible. Elle ne peut pas être mise en équation. Il est intéressant de mentionner que l’incertitude de Knight est un risque qui n’est pas mesurable à l’instant t. Il n’en reste pas moins possible de penser qu’une incertitude aujourd’hui devienne un risque demain. La crise récente du COVID-19 en est un parfait exemple. Les premiers mois de la pandémie nous ont plongé dans un profond environnement d’incertitude autant sur le plan sanitaire qu’économique. Puis le déploiement extraordinaire de ressources, jumelé à de rapides progrès émanant de la sphère scientifique nous ont permis de dompter l’incertain, le réduisant de fait à un état a priori plus désirable de risque. L’incertitude est donc consubstantielle à la limite de la connaissance humaine et le dépassement de cette limite est une promesse de transformation en risque.

Ce numéro thématique joue avec ce processus de transformation au sens où le bien-être est mis en relation avec des évènements futurs aux degrés de probabilisation variables au fil des contributions. Certains articles questionnent la dimension éthique de nos choix face au risque et à l’incertain quand d’autres s’attardent sur la conception, la quantification et les déterminants de l’incertain.

Le lectorat avisé remarquera l’interaction entre le milieu de la santé et l’incertain surgir dans différentes contributions. Cette interaction, déjà présente plus haut dans cette introduction, n’est pas étonnante. Les différents champs disciplinaires qui étudient le bien-être subjectif s’accordent aujourd’hui pour dire que la santé, aussi bien mentale que physique, est un déterminant fondamental du bien-être, voire même le plus important. Or, la santé peut incarner à elle seule l’ensemble des problématiques que ce numéro thématique vise à éclairer : bien qu’elle soit à la base de notre bien-être, la santé est sujette à des changements constants et ces changements peuvent être perçus comme risque ou incertain en fonction du lieu et de l’époque.

Deux articles sociologiques rédigés par Carine Vassy (2024) et Jean-Hugues Decheaux (2024) nous questionnent et nous éclairent sur les débats éthiques liés au progrès scientifique et la maitrise progressive de l’incertitude liée à la naissance. Ces articles, ancrés dans le milieu de la santé, sont complétés par une recension de l’ouvrage « Understanding and managing uncertainty in healthcare: Revisiting and advancing sociological contributions » de Nikola Mackintoch et Natalie Armstrong, rédigée par Gaël Brulé (2024). Au travers cette recension apparaissent de nouvelles problématiques et solutions liées à la gestion de l’incertain dans le milieu médical.

À ces contributions venant du champ de la sociologie se greffent deux contributions s’inscrivant dans celui de l’économie. Par son travail de micro-économètre appliquée, Anthony Lepinteur (2024) étudie l’anatomie du sentiment de risque de perte d’emploi en France et en Suisse et met en exergue l’importance de prendre en compte le contexte institutionnel. Francis Munier (2024), quant à lui, apporte un éclairage précieux sur la mesure dans laquelle la théorie de la viabilité est à même de fournir un cadre théorique à l’économie dite du « bien-être ».

Enfin, dans la perspective de la psychologie, Sarah Leveaux (2024) fait appel à la théorie des représentations sociales ainsi que des focus groups afin de nous permettre de mieux comprendre comment le concept d’incertitude est perçu et gérer. Dans sa recension du livre « Les décisions d’orientation : Notions fondamentales » de Yann Forner, Laurent Sovet (2024) aborde la question de l’incertain dans la psychologie de l’orientation et de son influence sur nos comportements de manière concrète par le prisme de l’indécision vocationnelle, qui renvoie à « l’incapacité à définir un choix d’orientation scolaire ou professionnelle » (Kelly & Lee, 2002, p. 322). L’ensemble des articles ci-dessus a été décrit par champ disciplinaire pour des raisons arbitraires, voire peut-être par facilité. Cependant, la dimension transcendantale et pluridisciplinaire de l’incertain infuse ce numéro thématique par la diversité des sujets traités et les nombreuses passerelles liant les différentes contributions. En somme, ce numéro est une formidable opportunité de mobiliser les sciences sociales afin de mieux saisir l’incertain, dans ce qu’il incarne en tant que concept tout autant que dans sa capacité de vecteur – ou d’inhibiteur – de bien-être.

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