Kaléidoscope numéro 3. Thibaud Zuppinger

Ce numéro de Sciences & Bonheur se penche sur la place du bien-être dans le milieu de l’enseignement. Thématique particulièrement sensible, tant les deux sujets sont au cœur de débats de société et confrontent différentes visions du monde, du vivre ensemble et de l’autre.

Processus ou sentiment, collectif ou individuel, hédonisme ou eudémonisme, les aspects du bien-être sont méthodiquement explorés, analysés, confrontés et discutés au fil des numéros de Sciences & Bonheur. Le lecteur de ce numéro a pu sentir à quel point les articles se répondent, partagent des définitions communes pour explorer des territoires différents et parfois se retrouvent sur des conclusions proches en partant de présupposés différents. A sa mesure, Sciences & Bonheur est le reflet de l’activité de la recherche : remettant en cause inlassablement les théories et les résultats pratiques pour tenter de décrire ce qui compose notre monde et notre rapport à lui.

Il existe bien des manières d’aborder la question de l’enseignement. Si l’on parcourt les différents articles, on constate que les points de vue, qui sont autant de points de départs à l’enquête, sont multiples. Que l’on parte de l’enseignant, comme le propose Viorica Dobrica-Tudor, ou que l’on cherche à comprendre le bien-être de l’élève, ce que l’on retrouve dans la majorité des articles qui composent ce dossier, ces articles ont en commun de mêler de manière originale la question de la pédagogie et du bien-être. Jacqueline de Bony entreprend même dans son article, de conjuguer une réflexion sur le bien-être enfant et le bien-être enseignant, considérant que les deux sont intrinsèquement liés.

Plusieurs conceptions du bien-être sont développées tout au long des articles. L’article d’ouverture, consacré au bien-être pédagogique chez les enseignants du secondaire, le définit comme un processus, qui s’instaure à partir de la satisfaction que l’on tire des interactions pédagogiques. Cette satisfaction étant elle-même définie comme une perception de son épanouissement.

Processus, perception, satisfaction : les notions tissent des liens, forment des galaxies conceptuelles singulières selon les regroupements opérés par les auteurs. Par exemple Rebecca Shankland, Evie Rosset et Mathieu Fouché associent la thématique du bien-être aux enjeux propres aux démarches altruistes. De ce fait, ils s’interrogent sur l’impact du bien-être sur la motivation, l’engagement ou encore la réussite. Approfondissant ces liens, ils font ainsi surgir des liens avec d’autres notions qui gravitent autour du bien-être, comme l’autonomie, la compétence ou encore la proximité. Céline Giron se penchant sur la question de la bienveillance dans l’enseignement s’emploie à forger d’autres alliages conceptuels, notamment en réexaminant à nouveau frais l’exercice de l’autorité et ses implications. Confrontée au flou entourant la notion de bienveillance, elle entreprend également de distinguer cette notion spécifique de termes comme bonté ou indulgence.

La complexité commune qu’ont dû affronter les auteurs réside dans la profonde intrication de leur sujet d’étude : bien-être et éducation sont deux thématiques marqués en profondeur par l’interdisciplinarité. C’est donc naturellement que les articles de ce numéro se confrontent à la difficulté de faire dialoguer des disciplines et des corpus théoriques d’horizons différents.

Sans surprise, c’est la sociologie qui ici sert de lingua franca entre les différentes enquêtes. Méthodologie, hypothèses, corpus, difficultés, entretiens, présentation des résultats, le lecteur de revue de sociologie sera familier du traitement. Mais la sociologie dialogue et est amenée à se confronter à de nombreuses disciplines au sein des sciences humaines. Ainsi, Rémy Pawin convoque les références de la psychologie positive pour éclaircir la question du flow, quand Rebecca Shankland propose une approche fondée sur la psychologie. Cyrille Gaudin mobilise les outils conceptuels des sciences de l’éducation et s’appuie sur les conceptualisations propres à la philosophie en s’appuyant largement sur les travaux de Wittgenstein, ainsi que leurs reprises contemporaines, sous la plume de C. Chauviré ou encore de S. Laugier. En se penchant sur la question du bien-être de l’enfant au Pays-Bas, Jacqueline de Bony fait se rencontrer la philosophie avec les travaux de Arendt, l’histoire contemporaine des idées, en étudiant l’émergence de la thématique du bien-être au cœur des enquêtes PISA, et la sociologie avec les références à Durkheim ou encore Bourdieu.

Pour qui voit dans la sociologie une discipline encore jeune, fraichement émancipée de sa grande sœur philosophique, les débats affleurant au cœur des articles recoupent très largement des cristallisations empruntées à la philosophie, comme en témoignent d’ailleurs les références à Wittgenstein ou Arendt. On doit notamment à Arendt de remarquables analyses sur la question de l’autorité et de l’éducation, qui forment pour ainsi l’arrière-plan de la réflexion de Céline Giron, de Cyrille Gaudin, et de Jacqueline de Bony. L’opposition nature/culture, topos classique de la philosophie, resurgit de manière nette dans la distinction innée/acquis que Jacqueline de Bony note aux Pays-Bas.

Ce qui constitue sans doute la force de ce dossier, c’est son extension au-delà de la stricte question du bien-être. Protéiforme et ductile, le bien-être ou la quête du bonheur ne se laisse pas facilement cantonner à un aspect et ne se livre pas complètement sous le microscope d’une seule discipline. Parmi les chemins de traverses que les auteurs ont été amenés à emprunter, on retrouve ainsi l’histoire des idées que ce soit pour éclairer la question de la bienveillance éducative dans le système scolaire (cf Céline Giron) ou pour refaire le chemin de la réception de la méditation en Occident (cf Cyrille Gaudin).

Le lecteur qui aura parcouru l’ensemble du dossier, aura non seulement pu approfondir sa réflexion sur les liens entre éducation et bien-être, mais il aura pu se confronter à des alliages conceptuels de belle facture dont la validité et la fécondité méritent d’autres développements que l’on suivra avec intérêt. En procédant à un changement de perspective, on mesure combien les articles rassemblés ici, différents par leur objet de recherche, rassemblés par une exigence commune d’éclaircir la notion de bien-être, constituent un miroir des structures de pensée qui construisent notre monde.

Ainsi, la percée du bien-être dans le système éducatif ne peut manquer de placer cette question au cœur de débats de société extrêmement forts. Entre effet de mode, accusation de laxisme, appel à la fermeté… C’est la finalité du cadre de l’apprentissage, et le rôle de l’État dans l’éducation qui viennent à être réinterrogés. Quel type d’éducation, pour quel contenu, et quelle finalité ? Répondre à ces questions, c’est également s’immiscer dans des prérogatives régaliennes – pour appeler à une réflexion collective et citoyenne.

 

L’horizon commun de ce numéro est une invitation à réinterroger les évidences de notre société, et à s’interroger individuellement et collectivement sur le type de société que nous voulons. En effet, la vision de l’éducation que l’on porte est un reflet de notre vision du social. À ce titre, le regard sur l’étranger porté par Jacqueline de Bony est particulièrement rafraîchissant, en permettant par ce décentrement du regard, de mesurer que notre vision de la société contient en son creux notre vision de l’éducation. Dis-moi ton modèle éducatif, et je te dirai quelle est ta société.