Sarah Flèche. Le bonheur au cours de la vie

Comment le bonheur évolue-t-il au cours de la vie ? Quelle est l’influence des conditions prévalant en début de vie sur le bonheur futur ? Les études empiriques sur le bonheur ont mis en avant plusieurs déterminants de la satisfaction dans la vie : le revenu, l’état de santé, les relations sociales, le statut dans l’emploi, etc. Toutefois, la plupart des travaux sur le sujet ont échoué à prendre en compte une dimension de long terme. L’étude des données de cohortes, qui assurent le suivi des mêmes individus de leur naissance à l’âge adulte, permet de fournir de premiers éléments de réponse. L’analyse révèle que : 1) le bonheur à l’âge adulte dépend significativement du contexte familial prévalant dans l’enfance, 2) l’influence des conditions de vie initiales sur le bonheur à l’âge adulte ne s’estompe pas au cours du temps et 3) la part de variance du bonheur expliquée par les conditions prévalant en début de vie reste relativement faible. Cet article présente les principaux résultats de l’ouvrage The Origins of Happiness, écrit en collaboration avec Andrew Clark, Richard Layard, Nattavudh Powdthavee et George Ward.

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À propos de l’auteure

Sarah Flèche est docteure en économie et chercheuse à la London School of Economics (Centre for Economic Performance). Ses recherches se consacrent à l’étude de la microéconomie, l’économie du travail, de l’éducation et l’économie comportementale. Elle est l’auteure de plusieurs articles portant sur l’institution scolaire et ses effets sur le bien-être, ainsi que le rôle des comparaisons et normes sociales, ou encore la mesure des inégalités de bien-être. Ses recherches actuelles s’intéressent aux déterminants du bien-être au cours de la vie, elle a notamment coécrit l’ouvrage “The Origins of Happiness” publié en 2017 par Princeton University Press.

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Summary

This article investigates the influence of early years conditions on the happiness of adults. By using British Cohort Study (BCS) and National Child Development Study (NCDS), it shows that the intellectual and non-intellectual skills developed during childhood influence adults’ life satisfaction on the long run. Part of these conditions directly influence their life satisfaction, part of these influence it indirectly, through income or education level.

Mots-clés

Satisfaction de vie; données de cohorte; enfance ; milieu familial ; scolarité.

Keywords

Life satisfaction; cohort study; childhood; family contexte; school.

L’article est disponible en format pdf dans le deuxième numéro. Pour y accéder, cliquer ici: SetB_2_ete2017

 

  1. un modèle du bonheur au cours de la vie

Comprendre les causes de long terme des inégalités de bien-être à l’âge adulte apparaît essentiel d’un point de vue éthique, économique et social. En effet, la communauté universitaire et les décideurs publics ont commencé à repenser les approches traditionnelles de mesure du développement humain pour reconnaître le besoin de mesurer le bien-être, au-delà du seul revenu. Parallèlement, l’économie commence à reconnaître l’importance de la prise en compte de concepts psychologiques, tels que le bien-être, la confiance et la maîtrise de soi, ou encore le capital humain au sens large. De facto, de nombreux auteurs ont remis en cause la pertinence des inégalités de revenus comme unique mesure des inégalités sociales (par ex. Veenhoven, 2005 ; Goff et al., 2016). Cette perspective requiert un nouvel agenda pour la recherche universitaire et la politique publique : Comment mesurer le bien-être et dans quelle mesure peut-on expliquer les différences de bien-être observées entre personnes, groupes et pays ? Comment mesurer l’impact des politiques publiques sur le bien-être des citoyens et comment les politiques publiques peuvent-elles favoriser le bien-être ?

Les études empiriques ont déjà mis en évidence plusieurs déterminants du bien-être individuel, mesuré par des indicateurs tels que la satisfaction dans la vie. Les personnes enquêtées sont interrogées comme suit : « Sur une échelle de 0 à 10, quel est votre niveau de satisfaction dans la vie en général ? ». L’étude des données transversales a permis d’établir de nombreuses corrélations entre la satisfaction dans la vie à l’âge adulte et le revenu, le statut dans l’emploi, le niveau d’éducation, la vie maritale, le comportement, la santé physique et mentale (par ex. Frey et Stutzer, 2002 ; Clark et al., 2012 ; Clark et al., 2017). Mais en s’intéressant uniquement aux déterminants à l’âge adulte, la littérature a toutefois échoué à prendre en compte une dimension de long terme.

Quel est le rôle du bien-être dans l’enfance ? Quelle est l’importance des performances scolaires, de la santé émotionnelle et des relations sociales entre 0 et 16 ans sur la réussite à l’âge adulte ? Dans quelle mesure les conditions prévalant en début de vie affectent de manière directe et indirecte le bien-être à l’âge adulte, à travers différents domaines de satisfaction (emploi, revenu, éducation, vie maritale, santé émotionnelle, santé physique et relations sociales) ?

Parallèlement, la littérature sur les inégalités intergénérationnelles s’est largement développée en économie. Cette littérature s’est intéressée aux liens entre caractéristiques des parents, conditions de vie familiales, événements de l’enfance, et développement à l’âge adulte. Plusieurs travaux se sont notamment intéressés à la transmission d’un « capital santé » entre générations et l’influence du contexte familial sur la santé et le succès à l’âge adulte (par ex. Ahlburg, 1998 ; Case et al., 2005 ; Contoyannis et Dooley, 2010 ; Currie, 2009 ; Currie et al., 2010 ; Frijters et al., 2010 ; Mensah et Hobcraft, 2008 ; Salm et Schunk, 2011 ; Smith, 2009). D’autres travaux ont analysé l’influence du milieu familial sur les performances scolaires et le développement d’un « capital humain » (Currie et Thomas, 1995, 1999 ; McLeod et Kaiser, 2004 ; Blanden et al., 2007 ; Currie, 2011 ; Goodman et al., 2011 ; Holmlund et al., 2011 ; Conti et Heckman, 2014). Cependant, cette littérature a peu étudié le lien entre les facteurs prévalant en début de vie et la satisfaction à l’âge adulte (Frijters et al., 2014 ; Layard et al., 2014).

Des programmes d’interventions ayant suivi les mêmes individus sur le long terme ont aussi confirmé l’importance des conditions prévalant en début de vie sur la réussite à l’âge adulte (pour une revue de littérature, voir par exemple Heckman et Kautz, 2014). Le succès du Perry Preschool Program[1] aux Etats Unis au début des années 1960 est largement cité comme preuve du bien-fondé des interventions dès le plus jeune âge pour aider les enfants issus de milieux défavorisés. Ce programme s’est révélé bénéfique aussi bien pour l’amélioration des performances scolaires des enfants concernés, que pour l’amélioration de leur statut dans l’emploi, de leur revenu, de leurs relations sociales et conjugales, ainsi que de leur niveau de santé futurs (par ex. Heckman et al., 2010).

Si l’on considère qu’un des objectifs des politiques publiques est aujourd’hui de favoriser le bien-être des citoyens, cela nécessite de savoir à quel stade de la vie il est possible et préférable d’intervenir :

  • Les politiques publiques peuvent être définies pour l’âge adulte – auquel cas, cela requiert d’analyser quels sont les déterminants de la satisfaction à l’âge adulte, toutes choses égales par ailleurs (c’est à dire en contrôlant pour l’influence de l’enfance).
  • Les politiques peuvent aussi vouloir intervenir dès l’enfance – auquel cas, il est important d’examiner quels sont les déterminants du bien-être dans l’enfance (milieu familial, milieu scolaire, etc.) et leurs conséquences de long terme.

Apporter des réponses à ces questions apparaît aujourd’hui nécessaire si l’on veut identifier quels sont les domaines clés où intervenir.

  1. QUELLE EST L’INFLUENCE DES CONDITIONS PRÉVALANT EN DÉBUT DE VIE SUR LE NIVEAU DE BONHEUR FUTUR ?

Pour décrire le développement du bien-être chez les enfants et pour examiner le lien entre celui-ci et l’état atteint à l’âge adulte, il est possible d’exploiter des données de cohortes. En particulier, les données du British Cohort Study (BCS) et National Child Development Study (NCDS) ont suivi plus de 10 000 individus depuis leur naissance (en 1970 et 1958, respectivement) jusqu’à l’âge de 42 et 50 ans. Elles nous permettent de fournir de premiers éléments de réponse.

Le principe est d’utiliser les informations fournies sur les circonstances en début de vie (milieu familial, performances intellectuelles, santé physique et mentale et comportements entre 0 et 16 ans) pour interpréter les écarts de satisfaction dans la vie observés à l’âge adulte (26, 30, 34, 42 et 50 ans). Ces données ont l’avantage d’être fondées sur des informations « en temps réel », lorsque les individus sont âgés de 5, 10, 16 ans et non pas sur des données « remémorées », où les individus décrivent a posteriori les états dans lesquels ils étaient en début de vie. Si cela comporte des avantages, il existe aussi des inconvénients. En effet, il est possible que les réponses formulées par les parents soient incomplètes ou influencées par le contexte au moment où ils ont répondu (Krueger et Schkade, 2008).

Ces données nous fournissent en particulier des informations sur 1) le comportement des individus entre 0 et 16 ans : à savoir, s’ils étaient impulsifs, plutôt appréciés par leurs camarades, avaient tendance à désobéir, à mentir, à chercher la bagarre, etc. 2) la santé émotionnelle entre 0 et 16 ans : les questions posées portent sur le degré d’anxiété, de stress, le manque de sommeil, les troubles de l’alimentation, une absence répétée du système scolaire. Enfin 3) les performances intellectuelles, qui sont mesurées à travers les résultats scolaires obtenus à l’école primaire et secondaire.

Dans un ouvrage à paraître, intitulé The Origins of Happiness, coécrit avec Andrew Clark, Richard Layard, Nattavudh Powdthavee et George Ward nous montrons à partir de ces données que : 1) les circonstances en début de vie expliquent significativement les écarts de satisfaction observés à l’âge adulte et que 2) la santé émotionnelle de l’enfant est un facteur déterminant pour expliquer la satisfaction dans la vie à l’âge adulte, plus encore que les performances scolaires. Je détaille ces résultats ci-après.

2.1 Bonheur et conditions prévalant en début de vie

Nous avons étudié l’influence de différentes caractéristiques du milieu familial sur le bonheur déclaré à l’âge adulte (mesuré à 30-40 ans) : à savoir, le niveau d’éducation des parents, la stabilité financière du ménage, le statut dans l’emploi de la mère et du père, la qualité des relations parent-enfants, la stabilité maritale du couple et enfin, la santé émotionnelle de la mère. Les résultats suggèrent que la réussite à l’âge adulte est significativement corrélée à la plupart de ces facteurs.

En particulier, la santé émotionnelle de la mère est un des facteurs les plus importants, plus encore que l’influence des ressources matérielles et financières de la famille pour expliquer le bien-être des enfants. Son effet est deux fois plus important que le revenu des parents. La santé émotionnelle de la mère dans ces données de cohortes est renseignée par la mère elle-même et mesurée par une batterie de questions issues du « malaise score », portant sur le sentiment d’être déprimée, fatiguée, anxieuse, d’avoir des difficultés à dormir, être irritable, le sentiment d’être seule, l’expérience de pertes d’appétits, etc. La santé émotionnelle de la mère est cruciale pour la réussite de l’enfant, et son influence ne s’estompe pas au cours du temps, à 5, 10 et 16 ans. Elle est aussi corrélée à d’autres facteurs qui s’avèrent être importants pour le bien-être de l’enfant : par exemple le statut dans l’emploi, la qualité de la relation parentale, la qualité du temps passé avec les enfants. Lorsque l’on contrôle pour l’ensemble de ces facteurs, l’effet de la santé émotionnelle de la mère reste significatif et très important. Plus précisément, la réduction d’un écart-type du malaise score de la mère accroit les performances scolaires de l’enfant de 0.03 écart-type à 16 ans, sa santé émotionnelle de 0.16 écart-type et la qualité de ses relations sociales de 0.17 écart-type. De plus, cet effet est non-linéaire. Au-delà du seuil généralement admis pour diagnostiquer une dépression légère, l’effet est encore plus important sur les performances scolaires, la santé émotionnelle et les comportements de l’enfant.

Plusieurs études ont déjà montré l’importance de la transmission d’un « capital émotionnel » entre générations (voir Johnston et al., 2013). Powdthavee et Vignoles (2008) en utilisant les données longitudinales du British Household Panel Survey, montrent ainsi que l’expérience d’une détresse émotionnelle par l’un des parents affecte significativement la satisfaction des enfants et leur développement entre 11 et 15 ans. L’avantage du modèle estimé ici est de contrôler un ensemble de facteurs potentiellement corrélés avec la santé émotionnelle de la mère. Cela nous permet d’isoler un effet résiduel ou direct de la santé émotionnelle sur le bien-être de l’enfant.

La santé émotionnelle de la mère est notamment corrélée à la qualité du temps passé avec les enfants. Cette qualité du temps passé par les parents avec leurs enfants est cruciale pour leur réussite. Jouer, lire, discuter, chanter avec son enfant lorsqu’il est petit, mais aussi aller au musée, faire des activités en famille lorsqu’il est plus grand, augmentent significativement son bien-être (0.04), ainsi que ses performances scolaires (0.02) et la qualité de ses relations sociales (0.05). Les coefficients estimés sont entre parenthèses. Il est important que l’enfant puisse développer un sentiment d’attachement à ses parents et que les parents s’engagent avec leurs enfants pour son bien-être et sa réussite future. Ces résultats font échos aux études réalisées par James Heckman et ses coauteurs, analysant l’effet d’interventions visant à inciter les parents à passer davantage de temps avec leurs enfants. Ces études ont notamment montré de larges répercussions de ces interventions dès le plus jeune âge à la fois sur les performances scolaires mais aussi dans le long terme sur la probabilité d’aller à l’université, l’emploi et les salaires des enfants étudiés. Ceci est particulièrement vrai pour les enfants issus de milieux défavorisés.

Parallèlement, le revenu et le niveau d’éducation des parents jouent aussi un rôle important dans la réussite scolaire et les performances cognitives acquises durant l’enfance (même lorsque l’on contrôle pour la santé émotionnelle de la mère et la qualité du temps passé des parents avec leurs enfants).[2] Si la mère travaille, les enfants réussissent en moyenne mieux à l’école. En revanche, cela n’a pas d’effet négatif sur leur bien-être. Enfin, il apparait que si les parents ont une relation conflictuelle, cela a des conséquences néfastes sur les comportements (-0.14) et le bien-être (-0.04) des enfants. Dans ce cas, l’effet d’un divorce sur leur bien-être peut être bénéfique (Clark et al., 2016)

On notera qu’il n’existe pas de différences significatives entre filles et garçons quant à l’influence de ces différents facteurs. Le revenu des parents et le statut dans l’emploi sont positivement corrélés au bien-être des filles et des garçons. De même pour la qualité du temps passé entre parents et enfants. On remarquera toutefois que le coefficient attaché à l’effet de la santé émotionnelle de la mère sur le bien-être est légèrement supérieur pour les filles (0.20 contre 0.12 pour les garçons). Cela suggérait que la santé émotionnelle de la mère est d’autant plus importante pour les filles. Cela donne un premier aperçu des domaines clés où les politiques disposent de leviers pour améliorer le bonheur de long terme des individus.

2.2 Compétences cognitives versus compétences non-cognitives

Un autre résultat présenté dans cet ouvrage « The Origins of Happiness », porte sur l’influence respective des performances scolaires, de la santé émotionnelle et des relations sociales entre 0 et 16 ans, sur le bonheur déclaré à l’âge adulte. Pour cela, nous décomposons les mesures de satisfaction dans la vie à 34 et 42 ans, en fonction 1) du niveau de qualification obtenu, 2) d’un indicateur de développement comportemental mesuré à 16 ans, à partir de 17 questions reportés par la mère sur l’enfant, et 3) d’un indicateur de santé émotionnelle à 16 ans, mesuré par 22 questions reportées par la mère et 8 questions reportées par l’enfant lui-même.

Nous montrons que le facteur le plus significativement corrélé à la satisfaction à l’âge adulte est la santé émotionnelle à 16 ans. L’augmentation d’un écart-type de la santé émotionnelle à 16 ans augmente la satisfaction dans la vie à 34 et 42 ans de 0.10 écart type. L’effet des performances scolaires et des comportements sur le bonheur à l’âge adulte est plus faible et significativement différent (0.07 et 0.03, respectivement). (voir Figure 1)

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Figure 1. Influence des performances scolaires, du comportement et de la santé émotionnelle à 16 ans sur la satisfaction dans la vie mesurée à 34 et 42 ans (British Cohort Study) Source : Clark et al. (2017).

Note : Cette figure représente les coefficients estimés d’une régression (OLS) de la satisfaction dans la vie mesurée à 34 et 42 ans, sur le niveau d’éducation, la santé émotionnelle à 16 ans, et les relations sociales à 16 ans, en contrôlant pour le revenu des parents, leur niveau d’ éducation, leur statut dans l’emploi, la qualité du temps passé entre parents et enfants, le statut marital, la sante émotionnelle de la mère, ainsi que le sexe de l’enfant, son poids à la naissance, son ethnicité, l’âge de la mère à la naissance et le nombre de frères et sœurs. Les coefficients reportés sont des coefficients standardisés.

Ces résultats ont des implications importantes en termes de politiques publiques. Cela signifie que le premier prédicteur de la réussite à l’âge adulte est le degré de bien-être ressenti pendant l’enfance et non les performances scolaires. Autrement dit, considérer le bien-être des enfants au-delà de leur développement intellectuel comme objectif de politique publique parait essentiel si l’on veut réduire les inégalités de bien-être à l’âge adulte. Actuellement, dans beaucoup de pays, cette dimension est encore secondaire.

Comment s’y prendre ? Le milieu familial, on l’a vu, joue un rôle prédominant. Si on considère l’influence de l’environnement scolaire et la qualité de l’enseignement reçu, les études révèlent aussi qu’ils constituent des facteurs déterminants pour favoriser la santé émotionnelle de l’enfant.

Dans les données de cohorte Avon Longitudinal Study of Parents and Children (ALSPAC), il est possible d’identifier précisément dans quelle école (primaire et secondaire) l’enfant a été scolarisé. À partir de ces informations, nous montrons dans « The Origins of Happiness » que les différences entre écoles expliquent une part importante des différences en termes de bien-être observées entre enfants. Le type d’école fréquentée, la taille de la classe, les caractéristiques des camarades, les pratiques d’enseignements sont autant de facteurs qui comptent pour expliquer les différences de bien-être et de développement des enfants. C’est aussi vrai pour l’explication des différences de comportements et de performances scolaires observées. Enfin, même à 16 ans, on remarque que l’influence de l’école primaire est toujours aussi importante et de même ampleur que l’influence de l’école secondaire sur le bien-être des enfants. L’effet ne s’estompe pas.

Dans une étude publiée en 2017, à partir des données de cohortes ALSPAC, j’ai aussi montré qu’au sein de l’école, la qualité de l’enseignant crée une grande différence en matière de bien-être (Fleche, 2017). Suite au rapport Coleman (1966), il était en effet considéré que le principal facteur pour expliquer la réussite scolaire des enfants était les caractéristiques du milieu familial. L’école aurait un pouvoir limité sur les performances intellectuelles des enfants. Depuis, de nombreux travaux, en particulier ceux réalisés par Eric Hanushek, ont montré que l’école et en particulier les enseignants peuvent jouer un rôle prédominant dans la réussite. Dans cette étude, je montre que les enseignants, par leurs pratiques d’enseignement et les interactions créées au sein de la classe, jouent un rôle clé dans le développement et le bien-être des enfants.

L’approche standard pour mesurer l’effet d’un enseignant est de considérer des modèles de valeur ajoutée, où la note de l’élève est expliquée par la note de l’élève l’année précédente, ainsi que les caractéristiques de l’élève, de la classe, de l’école et une variable indicatrice pour l’enseignant assigné à l’élève cette année-là (Chetty et al., 2014). Si on réplique cette méthode en utilisant non pas les notes de l’élève, mais une mesure de bien-être (par exemple le Strengths and Difficulties Questionnaire), on trouve que les enseignants à l’école primaire ont un large impact sur le bien-être de leurs élèves, et que cet effet est comparable à l’impact des enseignants sur les performances scolaires (voir Figure 2). Plus précisément, un meilleur enseignant (d’un écart-type) augmente en moyenne la santé émotionnelle des élèves de 0.22 écart type et la qualité de leurs relations sociales de 0.12 écart type. L’effet est comparable à l’influence de l’enseignement sur leurs performances scolaires (0.14 écart type).

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Figure 2. Effet enseignant (teacher value-added) sur les performances scolaires, les comportements et la santé émotionnelle à l’école primaire (ALSPAC) Source : Fleche et al., 2017.

Note : Ces coefficients sont obtenus en régressant les performances scolaires, les comportements, et la santé émotionnelle de l’enfant à l’année t, sur ces différents outcomes l’année précédente et en contrôlant pour les caractéristiques de l’enfant, des parents, de la classe et de l’école, ainsi qu’un effet-fixe enseignant. Ces effets-fixes enseignants sont ensuite corrigés en utilisant la méthode du bayesian shrinkage pour limiter les biais liés aux erreurs de mesure (voir Chetty et al.,2014 pour une description détaillée de la méthode).

  1. EFFETS DE COURT TERME ET EFFETS DE LONG TERME

3.1 Un effet qui ne s’estompe pas au cours du temps 

Un avantage des données de cohortes (BCS et NCDS) est de fournir des informations sur la satisfaction dans la vie à différents âges : 26, 30, 34, 42, et 50 ans respectivement. Il est ainsi possible d’analyser si, l’effet du milieu familial et du milieu scolaire dans l’enfance sur la satisfaction dans la vie future 1) s’estompe au cours du temps ou si au contraire 2) il persiste tout au long de la vie.

C’est d’autant plus important que la plupart des études aujourd’hui sur ces questions ont considéré la période de la vie adulte comme une seule entité, en se focalisant soit sur une année de la « vie adulte » soit sur une moyenne de satisfaction au cours du temps, ne permettant pas de tester le degré de persistance des conditions prévalant en début de vie sur le bien-être futur (Frijters et al., 2014 ; Layard et al., 2014). L’hypothèse implicite derrière ce type d’études est que les effets de l’enfance sur la satisfaction adulte sont constants au cours des âges. Est-ce vrai ?

Dans un travail réalisé en collaboration avec Andrew Clark et Warn Lekfuangfu, nous avons utilisé les données de cohortes anglaises (BCS et NCDS) pour montrer que l’effet des conditions prévalant en début de vie s’estompait peu si l’on considérait la satisfaction dans la vie à 26, 30, 34, 42 et 50 ans respectivement (Fleche et al., 2017). Les coefficients attachés au statut économique et psycho-social du milieu familial, comme aux compétences cognitives et non-cognitives mesurées à 5, 10 et 16 ans ne varient pas significativement, quelque soit l’âge auquel on mesure leurs effets sur la satisfaction dans la vie.

Cela signifie que les conditions prévalant en début de vie ont une influence durable sur la réussite à l’âge adulte. Si elles sont loin de déterminer l’adulte que nous sommes (leur pouvoir explicatif restant relativement faible entre 5 et 30%), elles exercent néanmoins un effet persistant à 20, 30, 40 et 50 ans sur la satisfaction dans la vie. Ceci renforce l’idée qu’intervenir durant l’enfance peut avoir des conséquences bénéfiques durables tout au long de la vie et réduire les inégalités de bien-être à l’âge adulte.

C’est aussi ce que de nouvelles études réalisées en économie démontrent : il existe des preuves significatives que l’environnement familial rencontré pendant l’enfance est un facteur déterminant de la réussite à l’âge adulte et que sur le long terme cet effet du milieu familial reste aussi large que l’effet mesuré lors des premières années de vie. Cela a été montré notamment en économie de la santé et en économie de l’éducation (voir Case et al., 2005 ; Currie et al., 2010 ; Smith, 2009).

3.2 Des différences entre générations ?

Si les conditions prévalant en début de vie ont un effet significatif sur le bien-être futur, il existe toutefois des différences notables entre générations. Les données NCDS ont suivi des enfants nés en 1958, tandis que les données BCS fournissent des informations sur des individus nés en 1970. Il est ainsi possible de tester si les influences du milieu familial et des conditions prévalant en début de vie sont différentes que l’on soit né en 1958 ou en 1970. Nous avons testé aussi si les résultats décrits ci-dessus étaient similaires avec les données de cohortes ALSPAC et Millenium Cohort Study (MCS), qui ont suivis, au Royaume Uni, des enfants nés plus tard en 1991-1992 et 2000-2001, respectivement.

Si l’influence du milieu familial et scolaire reste relativement identique entre les deux cohortes NCDS et BCS, on peut remarquer que le rôle des performances scolaires est moindre dans BCS (la plus jeune cohorte par comparaison avec NCDS), alors que l’effet des compétences non-cognitives sur la réussite à l’âge adulte est plus élevé. De même, l’influence du milieu familial apparaît moins importante dans BCS.

Ces observations concordent avec l’idée que ces deux cohortes ont été confrontées à des conditions macroéconomiques et sociales différentes : la cohorte de 1958 est sortie du système scolaire obligatoire en 1974 et est entrée sur le marché du travail au tout début d’une récession économique majeure. La cohorte de 1970 a atteint l’âge minimum de sortie du système scolaire en 1984, c’est à dire, au pic de la crise. L’apparition des nouvelles technologies a aussi changé le type de compétences requises sur le marché du travail. De même, un nombre de plus en plus important d’enfants a pu bénéficier d’une éducation supérieure, augmentant ainsi les opportunités pour ceux issus des milieux défavorisés et le niveau d’éducation moyen de toute une génération. Parallèlement, la comparaison des résultats avec les données ALSPAC et MCS, c’est-à-dire des cohortes plus récentes montre que les normes sociales et les évolutions sociétales ont aussi influencé les résultats : en particulier dans les données MCS, avoir un travail pour une mère est sans ambiguïté positivement corrélé avec les performances scolaires, la santé émotionnelle et les comportements des enfants, ce qui n’était pas le cas dans les cohortes précédentes. Enfin, l’effet négatif lié à une séparation parentale, est nettement plus faible dans les données MCS, alors que le divorce est devenu plus fréquent parmi les parents de jeunes enfants dans les dernières décennies.

  1. DISCUSSION

Il existe un intérêt croissant non seulement pour mieux cerner les déterminants du bien-être à l’âge adulte, mais aussi les déterminants de long-terme du bien-être, c’est-à-dire dans quelle mesure les conditions prévalant en début de vie expliquent les inégalités de bien-être observées à 20, 30, 40 et 50 ans.

À partir de l’exploitation des données de cohortes anglaises (BCS, NCDS, ALSPAC, MCS), nous avons réalisé plusieurs travaux qui ont apporté de premiers éléments de réponses à ces questions. En particulier, les résultats obtenus suggèrent que le milieu familial et le milieu scolaire ont un rôle important dans le développement du bien-être à l’âge adulte.

Toutefois, ces informations doivent être analysées avec précaution. Tout d’abord, lorsqu’on compare l’effet des conditions prévalant en début de vie avec l’effet des conditions contemporaines sur le bien-être, l’effet de l’enfance reste relativement faible. En effet, lorsque l’on contrôle dans les régressions pour différentes caractéristiques contemporaines à la satisfaction (revenu, éducation, statut dans l’emploi, statut marital, niveau de santé physique), les coefficients attachés aux conditions prévalant dans l’enfance diminuent de moitié. Cela suggère que la moitié de l’effet mesuré sur la satisfaction s’exerce indirectement à travers la réalisation de ces différents outcomes à l’âge adulte (revenu, éducation, emploi, etc.). L’effet direct de l’enfance sur la satisfaction à l’âge adulte est significativement plus faible (entre 5 et 30%).

Ensuite, les corrélations présentées se fondent sur des individus relativement jeunes (jusqu’à l’âge de 50 ans). Il serait intéressant de reproduire ces résultats avec des cohortes plus âgées. Il existe notamment les données English Longitudinal Study of Ageing (ELSA) au Royaume-Uni qui ont observées les mêmes individus depuis l’âge de 50 ans et +, et qui ont collectées des informations sur leur santé mentale, mais aussi leur santé physique, leurs relations sociales, leur bien-être et les conditions économiques dans lesquelles ils se trouvent. Enfin la « Douglas Cohorte » toujours au Royaume-Uni, a suivi les mêmes individus depuis 1946 et permettrait de reproduire ces résultats sur plus longue période afin de les comparer. De même il serait intéressant d’explorer davantage les différences entre filles et garçons – à la fois quant aux facteurs prévalant en début de vie qui importent de manière différente pour les filles et garçons, mais aussi quant aux différences d’outcomes observées.

Les résultats présentés dans cet article sont obtenus dans un seul pays : le Royaume Uni. La réplication de ce type de résultat dans d’autres pays serait préférable avant de pouvoir informer les politiques publiques sur les déterminants du bien-être au cours de la vie. On l’a vu, les conditions économiques, sociales, et institutionnelles, ainsi que les normes sociales, affectent significativement les relations estimées et les conclusions que l’on peut en tirer en termes de politiques publiques.

Enfin, ces résultats ne fournissent pas d’information sur l’existence d’une quelconque relation causale. Il faudrait avoir recours à des expériences randomisées pour pouvoir conclure sur la causalité de telles relations. Il existe actuellement peu d’expériences de ce type qui prennent en compte le bien-être des enfants comme des adultes. Sans recourir à l’expérimentation, on pourrait aussi exploiter l’existence de réformes, telles que des réformes scolaires ou des réformes de politiques familiales, pour apporter de nouveaux éléments de réponse (Paille et al., 2016).

Plusieurs avenues de recherche sont encore à explorer et mériteraient davantage d’attention : le rôle des normes de genre (au sein des familles, à l’école et dans les institutions en général) ou encore le rôle du voisinage et du lieu de naissance. Par exemple, Chetty et al. (2016) ont montré que les revenus d’enfants dont les parents ont déménagé vers des quartiers plus favorisés ont d’autant plus augmentés qu’ils ont passé du temps dans ces nouveaux quartiers. Cela s’explique par un ensemble de facteurs clés pour la réussite à l’âge adulte (moins d’inégalités, d’insécurité, de meilleurs établissements, l’accès à des biens publics de qualité, etc.). Observe-t-on la même chose pour leur bien-être ?

  1. conclusion

Le bonheur est de plus en plus considéré par les décideurs politiques comme un objectif valide pour leur action. Cependant, jusqu’à présent, les modèles cherchant à expliquer les déterminants du bonheur ont échoué à prendre en compte une dimension de long terme – c’est-à-dire à considérer les déterminants de bien-être au cours de la vie. Cet article fournit un aperçu des recherches que nous avons réalisées sur ces questions et des perspectives de recherches futures.

Bibliographie

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[1] Le Perry Preschool Program est une expérience randomisée qui a fourni une éducation préscolaire de qualité et un suivi régulier pour des enfants afro-américains issus de milieux défavorisés âgés entre 3 et 4 ans. Après deux ans, tous les participants ont quitté le programme et ont rejoint la même école publique. Les données ont été collectées pour ces enfants et un groupe témoin jusqu’à l’âge de 40 ans.

[2] Les coefficients pour le revenu des parents sont respectivement : 0.14 pour les performances scolaires, 0.08 pour les comportements et 0.07 pour le bien-être.