Rémy Pawin. Kaléidoscope (numéro 2)

Kaléidoscope du numéro 2 de Sciences & Bonheur.

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L’article est disponible en format pdf dans le deuxième numéro. Pour y accéder, cliquer ici: SetB_2_ete2017

« Plutôt que de prendre la parole », « j’aurais voulu pouvoir me glisser subrepticement » dans le discours, affirmait Michel Foucault dans son incomparable leçon inaugurale au collège de France. De fait, tout commentateur ne peut que souhaiter faire de même, s’effaçant derrière le flot ininterrompu d’augustes locuteurs. Dans ce numéro 2 de Sciences et Bonheur, six ont pris la parole, tous issus de disciplines différentes, dont le point commun est de traiter de ce champ de recherches récent, que l’on appelle les sciences du bonheur. Il s’agit donc ici de proposer un regard croisé de ces différentes contributions, afin de souligner leurs points de convergence, leurs apports et les prolongations auxquels ils invitent.

Plaidoyer pour le développement des sciences du bonheur : objectiver le subjectif

Pourtant venus d’horizons variés, plusieurs chercheurs viennent renforcer l’un des objectifs de Sciences et Bonheur (SetB) en soulignant la nécessité et le caractère pressant du développement du champ de recherches sur le bien-être. Dans le domaine de l’urbanisme, Yankel Fijalkow montre que la notion de confort, trop restreinte à une vision équipementière, reste ainsi en deçà des attentes et ne permet guère d’envisager le bonheur d’habiter. Plus étonnant, Neil Thin révèle aussi les carences de la sociologie du bien-être anglo-saxonne : déplorant le manque de travaux scientifiques, il plaide pour que la sociologie rejoigne les autres sciences sociales comme la psychologie ou l’économie. Comme d’autres avant lui, il regrette ainsi que la focale des sociologues reste trop souvent axée sur les dimensions pathologiques du monde social. Cet aggiornamento auquel il aspire conduirait sur la piste d’une sociologie positive, dans le sens que la psychologie positive a donné à ce terme. Fondamentalement interdisciplinaire, cette évolution permettrait d’enrichir le regard de la sociologie et, plus largement, des sciences du bonheur.

Selon les chercheurs, l’un des axes pourrait consister dans le développement des recherches sur le subjectif, sur la manière dont les individus se saisissent et s’approprient le monde qui les entoure. Trop souvent, les travaux scientifiques ont en effet délaissé les perceptions des acteurs, jugé trop labiles et évanescentes, pour se cantonner à des éléments jugés objectifs et stables. Il s’agirait donc de parvenir à objectiver le subjectif : trouver des moyens de recueillir d’abord des larges bases de données sur les processus subjectifs, élargir les domaines d’investigation pour ne pas se cantonner aux aspects matériels de la vie, croiser les données pour comprendre comment le regard des acteurs transforment et interprètent les conditions objectives. En ce sens, la plupart des articles de ce volume ne se cantonnent pas à des déclarations d’intention, mais proposent une incursion prometteuse au cœur des préoccupations des sciences du bonheur.

Une déclinaison plurielle des sciences du bonheur

Les articles du numéro 2 de SetB déclinent dans différents champs disciplinaires l’horizon commun des sciences du bonheur. Il s’agit de réfléchir aux manières d’améliorer le bien-être commun et individuel. Chacun apporte ses méthodes. Le sociologue Thomas Seguin, s’inspirant de la philosophie sociale, analyse les auteurs et, dans une sorte de généalogie de la pensée philosophique, souligne l’intérêt de Spinoza, de Deleuze et de Foucault pour construire une société des affects positifs. De leurs côtés, les économistes et les psycho-sociologues utilisent leurs propres fonds disciplinaires et proposent des analyses multidimensionnelles déployant la science statistique pour dévoiler des corrélations entre le bien-être de l’adulte et celui de l’enfant, ou entre le capital social et le Subjective Well-Being (SWB). La lecture croisée de ces différentes contributions enrichit le savoir sur le bonheur et offre des pistes de réflexion pouvant conduire à une amélioration du bien-être. Elle permet aussi de confronter les modalités par lesquelles saisir ce bonheur que l’on dit trop souvent inaccessible aux mesures scientifiques.

Certaines disciplines, comme la philosophie, le conceptualise volontiers sans recourir à la méthodologie empirique. Il s’agit – et c’est normal – de définir théoriquement de quoi est fait le bien-être, sans doute afin de pouvoir démêler le vrai du faux. D’autres raffinent de procédures pour le déterminer, non pas idéalement, mais expérimentalement, afin de savoir ce qui rend les acteurs heureux. La méthode désormais traditionnelle consiste à œuvrer au plus près des individus et à leur demander s’ils sont « heureux » ou « satisfaits », plutôt que de les examiner et de l’exprimer pour eux dans une posture de savant omniscient. Pour ce faire, les enquêtes par sondages ont prouvé depuis plusieurs décennies déjà leur robustesse méthodologique. L’article de Sarah Flèche et celui de Stefano Bartolini et Francesco Sarracino utilisent respectivement les données du British Cohort Study et du National Child Development Study pour l’un, et du World Values Survey / European Values Study et de l’European Social Survey, pour l’autre. Réalisés auprès de plusieurs milliers d’individus, ces enquêtes fournissent des informations statistiques particulièrement riches. Elles autorisent de stimulants croisements et sont susceptibles de révéler un certain nombre de déterminants du bien-être subjectif. Le suivi de cohorte utilisé par Sarah Flèche permet notamment de mieux comprendre comment évolue le SWB des acteurs au cours des différentes phases de leur vie et de souligner l’impact de l’enfance et de l’adolescence sur le bonheur à l’âge adulte.

Pour autant, ces mesures déclaratives ne sont pas sans poser de problème, notamment celui du biais de désirabilité sociale et Neil Thin témoigne d’une volonté de construire des procédures qualitatives. Sans les préciser tout à fait, il s’inscrit cependant dans une autre logique et renoue peut-être avec les précurseurs de la sociologie du bien-être, en estimant les mesures de SWB trop réductrices. De fait, les entretiens semi-directifs menés par Yankel Fijalkow constituent sans aucun doute une alternative aux mesures quantitatives par sondages. Ils offrent un matériel documentaire riche et varié, qui permet aux chercheurs de mieux comprendre ce qui compte pour les acteurs et ce qui fait le bonheur d’habiter. Relevons à ce propos la proximité entre ce travail et celui mené en leur temps par les chercheurs du CEREBE, qui avait mené 60 entretiens sur Le « vécu » des habitants dans leurs logements. Ceci confirme les propos tenus dans le numéro 1 de SetB par l’ancien directeur du CEREBE, Philippe d’Iribarne, qui soulignait l’éclipse des sciences du bonheur dans les années 1980 et 1990 et saluait leur renaissance. L’utilisation d’entretiens qualitatifs, comme celui des correspondances ou des journaux intimes, permettrait ainsi de compléter les enquêtes quantitatives et d’enrichir les sciences du bonheur.

De fait, cette confrontation épistémologique ne signifie pas pour autant querelle de chapelles, puisque les différentes méthodologies sont largement complémentaires : il est possible de les allier entre elles, pour multiplier leurs avantages et régler leurs défauts respectifs. C’est sans doute là l’un des intérêts de Sciences et Bonheur que d’offrir une plate-forme de dialogue interdisciplinaire conduisant à une fertilisation croisée de regards. De surcroît, ce numéro propose également d’acculturer le monde francophone aux avancées anglo-saxonne.

Avance anglo-saxonne, acculturation francophone

Plusieurs articles de ce volume permettent de mesurer l’avance prise par la recherche anglo-saxonne dans les sciences du bonheur. Neil Thin offre le point de vue documenté d’un chercheur de l’université d’Edimbourg spécialiste de ces questions et la traduction offre aux lecteurs francophones l’occasion d’un point de vue socio-historique sur les recherches sur le bien-être. Mieux encore, l’article de Sarah Flèche synthétise les travaux collectifs de l’ouvrage The Origins of Happiness, écrit en collaboration avec Andrew Clark, Richard Layard, Nattavudh Powdthavee et George Ward. Le lecteur se rend compte de l’avance prise outre-Manche et outre-Atlantique dans ce domaine et le chercheur est invité à poursuivre plus avant leur démarche.

Jean Heutte, quant à lui, ne se contente pas de résumer de manière claire et fluide les travaux sur le flow de Mihaly Csikszentmihalyi, l’inspirateur de la psychologie positive. Ce spécialiste des sciences de l’éducation va plus loin que faciliter la simple circulation de la théorie de l’autotélisme-flow. Il propose de l’appliquer au domaine de l’éducation et de la formation tout au long (et tout au large) de la vie. Dans cet article, il l’applique aux sciences de l’éducation et de la formation des adultes, en soulignant l’apport que de l’expérience optimale pour éclairer la persistance à vouloir travailler ou apprendre ensemble. Totalement ignorée de nombreux personnels de l’éducation ou de la formation et autres parties prenantes en charge du pilotage de ces organisations, cette théorie de l’autotélisme-flow serait pourtant à même de rénover substantiellement les manières de concevoir des systèmes, organismes ou dispositifs d’éducation, de formation ou de travail. La force de cet article est notamment de ne pas se contenter du niveau individuel des apprenants, mais de réfléchir également aux conditions par lesquels favoriser l’expérience optimale au niveau des groupes. Certains écosystèmes éducatifs facilitent, montre-t-il, ce type d’expérience individuelle et renforce ainsi les apprentissages. Sans céder totalement aux sirènes de l’autotélisme-flow qui, comme il le souligne en conclusion, peut aussi induire des comportements peu souhaitables, il montre que l’expérience optimale est l’« un des déterminants essentiels de la sélection psychologique à travers les sociétés et les cultures ». À travers cet article, se dévoile à la fois la capacité des chercheurs francophones à recueillir les acquis des travaux anglo-saxons et à les prolonger dans leurs propres domaines. La recension de Thierry Nadisic de l’ouvrage Well-being: challenging the Anglo Saxon hegemony nous souligne également les conditions culturelles, principalement anglo-saxonnes, de production du concept actuel de bien-être. C’est, à nouveau, l’un des atouts de Sciences et Bonheur que de faciliter ces transferts, comme le montre également la réflexion autour de l’importance du relationnel.

Aimer, se lier, s’investir : le bonheur est dans autrui

Déjà présent dans le numéro 1 de SetB, la question de l’autre et des relations construites avec les autres est soulevée à plusieurs reprises dans ce deuxième numéro. Jean Heutte évoque directement cette question, en soulignant l’importance des « feedbacks positifs quant à la qualité́ de nos contributions » au sein des groupes. Se sentir lié aux autres et être valorisé est incontestablement l’une des composantes majeures du bien-être de chacun. De même, Thomas Seguin aborde de biais cette composante relationnelle du bonheur en évoquant l’importance des rapports de soi au milieu et celle de la « reliance » de l’individu au monde.

Surtout, cette question constitue le cœur de l’article de Stefano Bartolini et Francesco Sarracino sur le capital social. Pour ce faire, ils prennent position à propos du célèbre paradoxe d’Easterlin, qui constitue l’une des controverses majeures des sciences du bonheur. Non seulement remettent-ils sur le métier les liens entre le PIB et le bien-être subjectif à la lumière de nouvelles données, mais surtout, ils s’intéressent aux liens entre le capital social et le SWB, afin de souligner que « le bonheur durable emprunte d’avantage le chemin du capital social que celui de la croissance économique. » Ajoutant des pierres à l’édifice d’Easterlin, ils démontrent ainsi que si le lien entre le PIB et le bien-être est avéré à court terme, il se fait plus lâche à long terme ; au contraire, montrent-ils, de la relation entre capital social et bien-être, qui se renforce à long terme, alors qu’elle n’a que peu d’incidence à court terme. En ce sens, ajoutent-ils, la croissance économique n’est pas un horizon vers lequel tendre à tout prix. Il faudrait plutôt faciliter les contacts et les relations entre les individus, qui construisent fondamentalement le bien-être de tous et de chacun.

Particulièrement stimulant, ce travail pourrait ouvrir sur tout un programme de recherche, permettant de mieux préciser les liens entre les relations sociales et le bien-être subjectif. De fait, les mesures du capital social utilisées dans l’article (principalement l’implication dans des groupes et des associations, ainsi que des questions relatives au niveau de confiance) peuvent sembler peu robustes et mériteraient d’être mieux approfondies. De même, pour évaluer les effets sur le long terme de l’évolution du capital social sur le bien-être, un suivi longitudinal de cohorte pourrait se révéler plus probant que la mise en série d’enquêtes transversales. On pourrait ainsi mieux apprécier comment, au niveau de chaque individu, l’évolution du lien social affecte, ou n’affecte pas, le bien-être, à court, moyen et long terme. Mais c’est certainement le propre des travaux novateurs que de féconder les travaux ultérieurs. Gageons que cet article du numéro 2 de SetB saura susciter des vocations en ce domaine, dont les travaux pourront guider les décideurs.

Guider les décideurs

Pour conclure cette lecture croisée, une remarque finale s’impose : tous les articles de ce volume proposent ou témoignent de la volonté de fournir des clés aux décideurs, qu’ils soient politiques ou économiques. Les sciences du bonheur ne constituent pas un nouvel avatar de l’art pour l’art, mais se veulent résolument tournées vers l’action publique, qu’elle soit politique, économique, éducative ou sociale. Il s’agit, tous le reconnaissent, d’aider et de guider les prises de décisions futures. Que l’on pense théoriquement le bonheur ou souhaite découvrir des prédicteurs du bien-être subjectif, l’horizon est bien là. Ce champ de recherches s’apparente à une science appliquée. A force travail, nous, chercheurs, pourront sans doute être à même de chuchoter à l’oreille des peuples ou des décisionnaires. Espérons qu’ils nous écoutent !

[1] Le kaléidoscope est une partie dont le but est de croiser les regards des articles rédigés dans le numéro. Elle est rédigée par les membres du comité de rédaction de Sciences et Bonheur, et est donnée à relire aux auteurs pour s’assurer que le texte ne déforme pas leurs propos ou leur pensée.