Appel à contributions « Peuples autochtones et bonheur »

Dans le cadre d’un futur numéro thématique, la revue Sciences et Bonheur lance un appel à contributions sur le thème « Peuples autochtones et bonheur » sous la coordination de Félicien Lemaire, professeur de droit public à l’Université d’Angers (France).

L’association des termes « peuples autochtones » et « bonheur » n’a rien d’incongru si l’on considère l’attachement généralement admis des peuples autochtones à un mode de vie fondé, sinon sur le bonheur, sur une approche éminemment fonctionnelle du bien-être dans le rapport à leur environnement. Pour autant, on ne peut que se méfier du rapprochement d’idées et de concepts qui ne traduisent que très imparfaitement les spécificités des valeurs et croyances des sociétés autochtones, des représentations du monde ou « cosmovisions », assurément différentes des modes de pensée occidentaux, mais aussi différentes d’une société autochtone à une autre. Un certain relativisme culturel s’impose, tout en n’obérant pas ce qui semble – au-delà même de la variété des écosystèmes – réunir la plupart de ces peuples (en Amérique latine, en Afrique, Asie, Océanie, mais aussi en Europe) : l’unicité du lien de tous les membres de la communauté entre eux et avec l’environnement naturel, dans une démarche qui n’est pas anthropocentrique, mais « biocentrique » voire « écocentrique ». Une approche soucieuse de la protection du vivant et de la nature où l’homme n’est plus posé au centre mais envisagé comme simple partie d’un tout.

Reste, dans ce délicat rapprochement des termes, le sens à leur accorder. Qu’entend-on par « peuples autochtones » et « bonheur » ? À défaut de définitions unanimement admises, l’entente peut s’établir autour de critères indicatifs.

Critères d’appréhension des termes

  • Pour les peuples autochtones, il est possible de reprendre les critères formulés par Erica-Irène Daes en 1996 dans le cadre de la Sous-Commission de lutte contre les mesures discriminatoires et de la protection des minorités qui prolongent les travaux précédents du Groupe de travail sur les peuples autochtones, notamment le rapport d’étude de José R. Martinez Cobo en 1986 (Étude du problème de la discrimination à l’encontre des populations autochtones, E/CN.4/Sub.2/1986/7 et Add.1-4). Quatre critères sont retenus pour comprendre le concept d’« autochtone » :

a) L’antériorité s’agissant de l’occupation et de l’utilisation d’un territoire donné ;

b) Le maintien volontaire d’un particularisme culturel qui peut se manifester par certains aspects de la langue, une organisation sociale, des valeurs religieuses ou spirituelles, des modes de production, des lois ou des institutions ;

c) Le sentiment d’appartenance à un groupe, ainsi que la reconnaissance par d’autres groupes ou par les autorités nationales en tant que collectivité distincte ; et

d) Le fait d’avoir été soumis, marginalisé, dépossédé, exclu ou victime de discrimination, que cela soit ou non encore le cas (Document de travail du Président-Rapporteur, Mme Erica-Irène A. Daes, sur la notion de « peuple autochtone », E/CN.4/Sub.2/AC.4/1996/2, p. 18).

Ces critères ne peuvent être considérés comme suffisants. Ainsi que l’a constaté Erica-Irène Daes, « le terme « autochtone » ne peut pas faire l’objet d’une définition précise et globale susceptible d’être appliquée de la même façon dans toutes les régions du monde. » ; et dans les divers débats qui ont réuni les représentants de peuples dans le cadre de la Commission, il est notable qu’ils considèrent eux-mêmes qu’une définition générale n’est ni nécessaire ni souhaitable, en privilégiant une approche subjectiviste. Que soit souligné, dans cette logique, le principe d’auto-identification (aussi bien de l’individu dans la revendication de son appartenance au groupe que l’affirmation propre du groupe de sa spécificité) ; ou valorisée, en lien étroit avec leur culture, l’importance de la relation à leurs territoires ou terres ancestrales (d’une certaine manière conformément à l’étymologie dérivée du grec autós et khthôn, i.e. « issu du sol même, indigène »). Dans une lecture a contrario, on ne manquera pas de signaler ce que ce dernier élément a d’utile pour discriminer les « peuples autochtones » des simples « minorités ». L’existence de minorités nationales ou religieuses dans un État n’implique pas en effet une attache à un territoire donné, même si les membres sont liés par des spécificités linguistiques et culturelles. De ces critères, il ressort que les contextes nationaux ou régionaux sont déterminants pour appréhender le statut d’autochtone.

– Pour la notion de bonheur, au-delà de l’emblématique résolution 65/309 votée par l’Assemblée générale des Nations-Unies le 19 juillet 2011, « Le bonheur : vers une approche globale du développement », ce n’est que par rapprochement terminologique qu’on trouvera des biais d’analyse pour tenir compte de la polysémie du terme du point de vue théorique, mais aussi pour déterminer concrètement son contenu. Que le bonheur soit expressément ou implicitement formulé dans les dispositions constitutionnelles ou les textes législatifs mettant en œuvre des politiques publiques, il joue en effet, dans son association régulière à la notion plus fonctionnelle de bien-être, un rôle éminemment positif dans les systèmes juridiques étatiques, en s’incarnant dans les principes connexes d’« épanouissement personnel », de « dignité humaine », de « qualité de vie » ou encore de « welfare » et « buen vivir » selon les latitudes et les langues. Il apparaît comme un principe sous-jacent à des droits strictement définis : droit à la vie, respect de la vie privée, liberté de mariage, liberté de conscience, liberté d’entreprendre, liberté contractuelle et droit de propriété, ou encore droit à l’éducation, droit à la santé, droit à l’eau, droit à la sécurité alimentaire, droit à un environnement sain, etc. Ces principes intéressent les peuples autochtones dans leur recherche d’amélioration ou stabilisation de leur condition vie, et ce qui est susceptible de constituer pour eux le bien-être dans leur espace. L’augmentation des demandes contentieuses, accéléré par les dispositifs juridiques adoptés dans le cadre des constitutions nationales ainsi que des droits formulés dans les conventions régionales ou les textes spécifiques (Déclaration des Nations Unies sur les peuples autochtones du 13 septembre 2007, Déclaration américaine sur les droits des peuples autochtones adoptée le 15 juin 2016), confirment de plus en plus la déclinaison qui est faite des divers droits permettant aux peuples autochtones de satisfaire leur vie en communauté. Se trouvent ainsi reconnus leur droit de propriété, leur droit à contrôler et utiliser leur territoire et leurs ressources naturelles, leur droit de participer à la vie culturelle en ce qui concerne l’identité culturelle, l’environnement sain, le droit à l’alimentation et à l’eau, etc. De manière significative en Amérique latine, la jurisprudence s’inscrit dans la critique des politiques étatiques polarisées sur la croissance, en valorisant la conception des peuples autochtones du « buen vivir » et d’une approche biocentrique de la société.

Marges et horizons du sujet

Cette lecture compréhensive des notions ouvre un spectre assez large d’analyse. À propos des peuples autochtones, se nouent des débats autour de populations qui peuvent par certains aspects avoir vocation à intégrer la grille d’analyse.

– Tel est le cas, en s’émancipant de l’approche uniquement centrée sur les « peuples indigènes » et en tenant compte (dans la ligne de l’article 1, §1 a et b de la Convention OIT 169) des « peuples tribaux » placés en situation de marginalité ou marginalisation. La reconnaissance étatique des peuples autochtones rend elle-même compte de la souplesse catégorielle, en ne les réduisant pas à ce qui est classiquement entendu sous le sceau de « Premières Nations », « Peuples premiers » ou « Peuples originaires ». Le Canada l’illustre en reconnaissant, à côté des « Indiens » et des « Inuits », aux « Métis » le statut de peuples autochtones (suivant en cela l’article 35 de la loi constitutionnelle, conforté par l’arrêt de la Cour suprême du 19/09/2003, R. c. Powley). Avec certes une histoire différente mais néanmoins le constat plus ou moins marqué dans d’autres aires géographiques de la résistance à l’acculturation, la question s’est posée en Guyane pour les communautés « Noirs marrons ». Cela suscite également l’interrogation en Amérique du sud pour certaines « communautés afro-descendantes », au regard de la place reconnue et/ou assignée.

– En s’extrayant d’une lecture proprement liée à la colonisation européenne, l’étude de l’autochtonie intéresse également le continent européen, avec les Samis notamment, répartis sur différents territoires scandinaves. De même, sur le continent africain, en s’éloignant de la posture initiale communément évoquée en lien avec la colonisation (« Nous sommes tous autochtones en Afrique »), la question de l’autochtonie pour des peuples, avec des histoires, des identités et cultures spécifiques, vivant en marge de la population majoritaire a été posée en débat. Elle a fait son chemin à la Commission africaine des droits de l’homme et des peuples, puis au sein de l’ONU avec en définitive une très large adoption par les États africains de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones de 2007, même si ce texte est dans le principe dépourvu de force contraignante. Des dispositions ont été adoptées pour ouvrir des droits spécifiques à ces peuples : au Burundi, au Maroc, en Afrique du Sud, en République Démocratique du Congo, au Kenya, etc., parfois au prix de contentieux retentissants (ainsi au Kenya, pour l’affirmation du statut autochtone du peuple Endorois et du peuple Ogiek).

Approche pluridisciplinaire et témoignages

L’approche pluridisciplinaire est indispensable pour rendre compte de la multiplicité des entrées d’analyse du sujet autant que des difficultés qui lui sont propres. D’abord, parce que la mise en lumière des spécificités et identités des peuples autochtones n’est en aucune façon réductible à une appréhension uniquement culturelle et sociétale en recourant exclusivement à l’approche ethnologique, anthropologique et sociologique ; pas davantage à une appréhension uniquement spatio-temporelle en sollicitant l’approche historique et/ou géographique ; ou encore à une approche plus strictement institutionnelle en se tournant vers les lectures juridiques politiques et économiques. C’est à l’évidence un complexe de données. Ensuite, parce que les liens avec les notions de bonheur et bien-être ne pourront être clarifiés qu’à travers l’échange des idées et analyses sur les expériences de pensée des peuples autochtones, sur les différentes manières de formuler ce que peut être à leurs yeux le « bonheur » ou le « bien-être ». C’est ce que valorisent les différences d’approches disciplinaires, sans omettre les témoignages des représentants autochtones, ou les contributions militantes aptes à illustrer les spécificités d’analyse.

Extension du domaine de réflexion

Un espace de réflexion plus large s’ouvre.

– Dans la perspective globale : le croisement des différentes analyses constitue un encouragement non seulement à approfondir le rapport des peuples autochtones au bonheur, mais aussi à mieux cerner ce qui éventuellement constitue au-delà des spécificités et différences de représentation, les socles ou piliers partagés du bonheur ou bien-être. Par analogie ou comparaison, le dialogue ainsi instruit invite à s’interroger sur les piliers du bonheur et du bien-être de toute société, autour de principes et de pratiques durables.

– Dans une perspective plus restrictive, en se concentrant sur la situation de marginalisation sociale et économique des sociétés autochtones :  se pose la question des effets induits ou pas sur le bonheur. Dans quelle mesure la situation de marge par rapport aux sociétés dominantes affecte-t-elle le bien-être des peuples autochtones ? Le fait de ne pas être minoritaire sur un territoire donné dispose-t-il moins à revendiquer la qualité de peuple autochtone au sein de l’État qui englobe la population ? La comparaison parfois faite entre les peuples autochtones respectifs de la Nouvelle-Calédonie et de la Polynésie française (l’une conçue comme une colonie de peuplement, l’autre pas) illustre ce questionnement. Quelles que soient les sociétés autochtones, l’idée de marge invite également à dissocier l’approche collective du bonheur des peuples autochtones et l’espace du bonheur individuel des Autochtones, dans leurs différentes dimensions : économique, psychologique, sociologique voire politique. Comment traduire le dynamisme inhérent à chaque société autochtone ? Quelle est la part permise ou pas de cheminement individuel à travers la recherche du bonheur, de disruption admise ou pas par la communauté ? Existe-t-il réellement une ontologie insécable du groupe dans le rapport à la ou les société(s) dominante(s) ?

– Enfin sur le plan institutionnel : quelles sont les formes de la reconnaissance des spécificités autochtones, en lien avec le bien-être collectif de leurs communautés. L’autonomie et les mécanismes participatifs reconnus dans la Déclaration des peuples autochtones s’intègrent-ils dans les objectifs de gouvernance définis dans l’Agenda 2030 de développement durable adopté par les Nations Unies ? Se nouent-ils dans des structures informelles ou au contraire formalisées ?

Soumettre une contribution

Les contributions pourront prendre la forme d’études empiriques, de revues de la littérature, de réflexions théoriques. Elles se composent de 20 000 à 60 000 signes (incluant les espaces et les références bibliographiques). Ces contributions s’accompagnent d’un titre, d’un résumé, d’une série de trois à sept mots-clés en français et en anglais. Les recensions d’ouvrage et les résumés de thèse se composent de 6 000 à 12 000 signes (incluant les espaces et les références bibliographiques). Elles devront être présentées de manière conforme aux standards de la revue Sciences et Bonheur. Les contributions rédigées en anglais sont les bienvenues.

Lien vers les consignes de rédaction : https://sciences-et-bonheur.org/soumettre-un-article/

Si vous souhaitez proposer un projet d’écriture dans le cadre de ce numéro thématique, merci de faire nous faire parvenir un résumé de 400 mots maximum de votre proposition, accompagnée d’un titre, de trois à sept mots-clés, d’une bibliographie et de vos coordonnées, par courriel pour le vendredi 13 décembre 2024 au plus tard. Une réponse de la part du comité éditorial sera adressée sous un délai maximum de deux semaines. Les propositions qui auront été jugées pertinentes par la direction scientifique devront s’engager à fournir la version finale de leur texte pour le vendredi 23 mai 2025 au plus tard. La publication de ce numéro thématique est prévue à l’automne 2025. Néanmoins, le comité éditorial propose une mise en ligne des articles au fil de l’eau avec la possibilité d’une publication anticipée. Nous attendons vos contributions !

Contact : edition@sciences-et-bonheur.org

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Appel à contributions pour des rubriques varia

Call for contributions for the « varia » sections

La revue Sciences & Bonheur accueille des contributions scientifiques venant toutes les disciplines comme l’anthropologie, le droit, l’économie, l’histoire, la géographie, la philosophie, la psychologie, les sciences de l’éducation, la sociologie et bien d’autres encore pour enrichir notre compréhension pluridisciplinaire du bonheur. Les articles scientifiques peuvent prendre la forme d’une étude empirique, d’une revue de la littérature ou même d’une réflexion théorique. Nous acceptons également les recensions d’ouvrage et les résumés de thèses récemment soutenues.

Tous les articles scientifiques soumis font l’objet d’une procédure d’évaluation par au moins deux pairs selon le principe de relecture en double aveugle (peer review). Après la publication de numéros thématiques entre 2016 et 2024, la revue Sciences & Bonheur adopte un rythme plus régulier en proposant une publication biannuelle. Ils sont traités au fil de l’eau et s’intègrent dans une rubrique varia d’un numéro en cours de préparation.

Pour soumettre une contribution, vous pouvez vous reporter aux consignes disponibles sur la page Soumettre un article de notre site internet.

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The journal Sciences & Bonheur (Sciences & Happiness) welcomes scientific contributions from all disciplines, including anthropology, law, economics, history, geography, philosophy, psychology, educational sciences, sociology, and many others, to enrich our multidisciplinary understanding of happiness. Scientific articles can take the form of an empirical study, a literature review, or even a theoretical reflection. We also accept book reviews and summaries of recently defended theses.

All submitted scientific articles undergo a peer review process by at least two reviewers, following the principle of double-blind review. After publishing thematic issues between 2016 and 2024, Sciences & Bonheur is adopting a more regular schedule with biannual publications. Articles are processed continuously and integrated into the « varia » section of an upcoming issue.

To submit a contribution, please refer to the guidelines available on the « Submit an Article » page of our website.

Introduction au numéro thématique « Incertain et bonheur : Des relations protéiformes » | Anthony Lepinteur

Introduction to the thematic issue « Uncertainty and happiness: Protean relationships »

L’incertain, concept fondamental exploré dans ce numéro thématique de la revue Sciences & Bonheur, se réfère à une condition caractérisée par le manque de certitude ou de prévisibilité quant à un événement, une situation ou un résultat futur. C’est une notion qui transcende les frontières disciplinaires, touchant à la fois les domaines des sciences de la nature et des sciences sociales. L’incertitude peut émerger de multiples sources, telles que la complexité des systèmes, la variabilité des facteurs environnementaux, ou encore les limites de notre connaissance et de notre compréhension.

Dans son ouvrage intitulé « Risk, uncertainty and profit » publié en 1921, l’économiste Francis Knight distingue le risque de l’incertitude. Selon cet auteur, le risque est quantifiable et son occurrence probabilisable. À l’inverse, l’incertitude est par nature imprévisible. Elle ne peut pas être mise en équation. Il est intéressant de mentionner que l’incertitude de Knight est un risque qui n’est pas mesurable à l’instant t. Il n’en reste pas moins possible de penser qu’une incertitude aujourd’hui devienne un risque demain. La crise récente du COVID-19 en est un parfait exemple. Les premiers mois de la pandémie nous ont plongé dans un profond environnement d’incertitude autant sur le plan sanitaire qu’économique. Puis le déploiement extraordinaire de ressources, jumelé à de rapides progrès émanant de la sphère scientifique nous ont permis de dompter l’incertain, le réduisant de fait à un état a priori plus désirable de risque. L’incertitude est donc consubstantielle à la limite de la connaissance humaine et le dépassement de cette limite est une promesse de transformation en risque.

Ce numéro thématique joue avec ce processus de transformation au sens où le bien-être est mis en relation avec des évènements futurs aux degrés de probabilisation variables au fil des contributions. Certains articles questionnent la dimension éthique de nos choix face au risque et à l’incertain quand d’autres s’attardent sur la conception, la quantification et les déterminants de l’incertain.

Le lectorat avisé remarquera l’interaction entre le milieu de la santé et l’incertain surgir dans différentes contributions. Cette interaction, déjà présente plus haut dans cette introduction, n’est pas étonnante. Les différents champs disciplinaires qui étudient le bien-être subjectif s’accordent aujourd’hui pour dire que la santé, aussi bien mentale que physique, est un déterminant fondamental du bien-être, voire même le plus important. Or, la santé peut incarner à elle seule l’ensemble des problématiques que ce numéro thématique vise à éclairer : bien qu’elle soit à la base de notre bien-être, la santé est sujette à des changements constants et ces changements peuvent être perçus comme risque ou incertain en fonction du lieu et de l’époque.

Deux articles sociologiques rédigés par Carine Vassy (2024) et Jean-Hugues Decheaux (2024) nous questionnent et nous éclairent sur les débats éthiques liés au progrès scientifique et la maitrise progressive de l’incertitude liée à la naissance. Ces articles, ancrés dans le milieu de la santé, sont complétés par une recension de l’ouvrage « Understanding and managing uncertainty in healthcare: Revisiting and advancing sociological contributions » de Nikola Mackintoch et Natalie Armstrong, rédigée par Gaël Brulé (2024). Au travers cette recension apparaissent de nouvelles problématiques et solutions liées à la gestion de l’incertain dans le milieu médical.

À ces contributions venant du champ de la sociologie se greffent deux contributions s’inscrivant dans celui de l’économie. Par son travail de micro-économètre appliquée, Anthony Lepinteur (2024) étudie l’anatomie du sentiment de risque de perte d’emploi en France et en Suisse et met en exergue l’importance de prendre en compte le contexte institutionnel. Francis Munier (2024), quant à lui, apporte un éclairage précieux sur la mesure dans laquelle la théorie de la viabilité est à même de fournir un cadre théorique à l’économie dite du « bien-être ».

Enfin, dans la perspective de la psychologie, Sarah Leveaux (2024) fait appel à la théorie des représentations sociales ainsi que des focus groups afin de nous permettre de mieux comprendre comment le concept d’incertitude est perçu et gérer. Dans sa recension du livre « Les décisions d’orientation : Notions fondamentales » de Yann Forner, Laurent Sovet (2024) aborde la question de l’incertain dans la psychologie de l’orientation et de son influence sur nos comportements de manière concrète par le prisme de l’indécision vocationnelle, qui renvoie à « l’incapacité à définir un choix d’orientation scolaire ou professionnelle » (Kelly & Lee, 2002, p. 322). L’ensemble des articles ci-dessus a été décrit par champ disciplinaire pour des raisons arbitraires, voire peut-être par facilité. Cependant, la dimension transcendantale et pluridisciplinaire de l’incertain infuse ce numéro thématique par la diversité des sujets traités et les nombreuses passerelles liant les différentes contributions. En somme, ce numéro est une formidable opportunité de mobiliser les sciences sociales afin de mieux saisir l’incertain, dans ce qu’il incarne en tant que concept tout autant que dans sa capacité de vecteur – ou d’inhibiteur – de bien-être.

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#kaleidoscope

« Je ne crois pas au hasard ! ». Du déterminisme du destin aux approches contingentes scientifiques : Les représentations sociales du hasard pour expliquer l’appréhension de l’incertitude | Sarah Leveaux, Tanguy Leroy et Marie Préau

« I don’t believe in chance! » From the determinism of destiny to scientific contingent approaches: Social representations of chance to explain the apprehension of uncertainty

Résumé

L’incertitude constante générée par le hasard est source d’inquiétude, voire d’angoisse, pour l’être humain. Comment les individus gèrent-ils cette source d’incertitude dans leurs quotidiens ? Avec l’appui de la théorie des représentations sociales, nous avons essayé de comprendre comment ce concept est perçu et appréhendé. Dans l’étude 1, un questionnaire avec associations verbales, nous avons utilisé une analyse lexicométrique pour explorer le vocabulaire que les participant∙es (N = 312) ont spontanément associé à la notion de « hasard ». Dans l’étude 2, nous avons mené trois focus groups avec des groupes de six participant∙es (N = 18) afin d’investiguer qualitativement les représentations de ce concept et ainsi observer les concordances et/ou discordances dans les manières de négocier la place du hasard dans leurs quotidiens. L’étude 1 montre que les notions rattachées au hasard se divisent entre des représentations concrètes à travers le jeu (i.e., jeux d’argent, symboles de chance et de divertissement, matérialisation et symboles des jeux de hasard) ; et les considérations humaines du hasard (i.e., croyances et approches spirituelles du hasard, approches scientifiques du hasard, émotions suscitées par le caractère immaitrisable du hasard). Les variables codées tels que le genre et la considération de l’existence du hasard sont alors plus ou moins représentatives des différents contenus de ces représentations. L’étude 2 a mis en évidence l’influence pratique des différentes représentations sociales du hasard sur le rapport et la gestion de celui-ci pour les individus. Effectivement, ces représentations orientent comment ils qualifient les événements dus au hasard, comment ils font sens de leur environnement, gèrent les émotions qu’il suscite, (ré)agissent face à lui, etc. Les représentations sociales du hasard permettent finalement aux êtres humains d’appréhender les diverses notions composant ce concept complexe et omniprésent. En donnant du sens à l’incertitude, ces représentations servent de guide (des perceptions, des actions, etc.) en redonnant un sentiment de contrôle (et donc d’équilibre) face à l’environnement incertain.

Mots-clés : Hasard ; Représentations sociales ; Sociogénétique ; Émotions.

Abstract

The constant uncertainty generated by chance is a source of anxiety, even anguish, for human beings. How do individuals deal with this source of uncertainty in their daily lives? With the support of social representation theory, we tried to understand how this concept is perceived and understood. In Study 1, a questionnaire with verbal associations, we used lexicometric analysis to explore the vocabulary that participants (N=312) spontaneously associated with the notion of « chance. » In Study 2, we conducted three focus groups with groups of six participants (N=18) in order to qualitatively investigate representations of this concept and thus observe concordances and/or discordances in ways of negotiating the place of chance in their daily lives. Study 1 shows that the notions attached to chance are divided between concrete representations through play (i.e., gambling, symbols of luck and entertainment, materialization and symbols of games of chance); and human considerations of chance (i.e., beliefs and spiritual approaches to chance, scientific approaches to chance, emotions aroused by the uncontrollable character of chance). Coded variables such as one’s gender and consideration of the existence of chance are then more or less representative of the different contents of these representations. Study 2 highlighted the practical influence of different social representations of chance on how individuals relate to and manage it. Indeed, these representations guide the way in which they qualify events due to chance, make sense of their environment, manage the emotions it arouses, (re)act in the face of it, and so on. Social representations of chance ultimately enable human beings to understand the various notions that make up this complex and omnipresent concept. By giving meaning to uncertainty, these representations act as guides (for perceptions, actions, etc.), restoring a sense of control (and hence balance) in the face of an uncertain environment.

Keywords: Chance; Social representations; Sociogenetic approach; Emotions.

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#article

Bonheur et incertitude : Contributions de la Théorie de la Viabilité à l’économie du bonheur | Francis Munier

Happiness and uncertainty: Contributions of viability theory to the economics of happiness

Résumé

Nous étudions le bonheur en situation d’incertitude. Plutôt que de considérer l’incertain de façon traditionnelle en économie (stochastique), nous suggérons une approche fondée sur le concept mathématique de viabilité où l’incertitude est contingente. L’apport de cet article est de donner une grille de lecture originale pour comprendre les comportements heureux en situation incertaine.

Mots-clés : Bonheur ; Viabilité ; Incertitude tychastique.

Abstract

We study happiness under uncertainty. Rather than considering uncertainty in the traditional way in economics (stochastic), we suggest an approach based on the mathematical concept of viability, where uncertainty is contingent. The contribution of this article is to provide an original frame of reference for understanding happy behavior in uncertain situations.

Keywords: Happiness; Viability; Tychastic uncertainty.

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#article

Contrat permanent, secteur public et sécurité de l’emploi perçue : Une comparaison entre la France et la Suisse | Anthony Lepinteur

Permanent contract, public sector, and perceived job security: A comparison between France and Switzerland

Résumé

En utilisant des jeux de données longitudinaux français et suisses, nous testons la mesure dans laquelle un contrat permanent et un emploi dans le secteur public se traduisent par un plus grand sentiment de sécurité de l’emploi. Les travailleurs français et suisses considèrent toujours bénéficier d’une meilleure protection de l’emploi lorsqu’ils détiennent un contrat permanent. À l’inverse, l’effet protecteur d’un emploi dans le secteur public n’est observé qu’en Suisse. L’écart de magnitudes des coefficients entre les deux échantillons est une autre différence significative : l’effet d’un contrat permanent est deux à trois fois plus élevé en France. Ces différences sont particulièrement intéressantes puisqu’elles reflètent les différences institutionnelles entre les marchés du travail français et suisses et démontrent que l’effet protecteur des caractéristiques de l’emploi sont sensibles au contexte législatif.

Mots-clés : Sécurité de l’emploi ; Satisfaction dans la vie ; Panel.

Abstract

Using French and Swiss longitudinal datasets, we test the extent to which a permanent contract and public sector employment translate into a greater sense of job security. French and Swiss workers always consider that they benefit from better job protection when they hold a permanent contract. Conversely, the protective effect of a job in the public sector is only observed in Switzerland. The difference in magnitudes of the coefficients between the two samples is another significant difference: the effect of a permanent contract is two to three times higher in France. These differences are particularly interesting as they reflect the institutional differences between the French and Swiss labor markets, and demonstrate that the protective effect of employment characteristics are sensitive to the legislative context.

Keywords: Job security; Life satisfaction; Panel.

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#article

Maîtriser le risque d’anomalies fœtales : Controverses sur la dimension eugéniste de la médecine | Carine Vassy

Controlling the risk of fetal anomalies: Controversies on the eugenic dimension of medicine

Résumé

La médecine propose aux femmes enceintes des tests pour diminuer l’incertitude quant à la présence d’éventuelles anomalies chez le fœtus. Les techniques de dépistage et de diagnostic prénatals pour mesurer les risques d’anomalie sont maintenant utilisées dans la plupart des pays industrialisés. En cas de diagnostic avéré d’une anomalie grave et incurable, il est proposé une interruption médicale de grossesse. Dans plusieurs pays, ces innovations biomédicales ont été critiquées au nom de leurs enjeux éthiques et sociaux. Cet article porte sur la principale accusation, celle d’eugénisme, qui a nourri une longue controverse en France dans des arènes médiatiques, médicales ou scientifiques. Des voix critiques attirent l’attention sur les conséquences collectives des choix individuels et soulignent le risque d’élimination des personnes atteintes de certaines anomalies génétiques, comme la trisomie 21. D’autres, à l’inverse, réfutent le caractère eugéniste de ce dépistage et défendent le droit des futurs parents à éviter une naissance qui serait un fardeau pour eux et l’enfant concerné, comme pour la société dans son ensemble. Avec une approche sociohistorique, cet article étudie la controverse qui s’est développée en France sur le dépistage des anomalies fœtales à partir de 1990. Il présente les acteurs qui ont pris part au débat, en analysant leurs prises de position dans des médias, des textes de vulgarisation médicale, des rapports d’institutions publiques et des travaux scientifiques. Les sciences humaines et sociales ont aussi participé à cette controverse, en se divisant sur la question du caractère eugéniste de ce dépistage. L’analyse montre que la controverse se polarise autour de deux sens du mot eugénisme, et qu’il existe des tensions entre différentes représentations du rôle de l’État, ainsi qu’entre des conceptions opposées du handicap, compatible ou non avec une qualité de vie satisfaisante pour la personne affectée et son entourage.

Mots-clés : Eugénisme ; Handicap ; Controverse ; Dépistage prénatal ; Anomalies fœtales ; Médecine.

Abstract

Medicine offers pregnant women tests to reduce uncertainty about the presence of any abnormalities in the fetus. Prenatal screening and diagnostic techniques to measure the risk of abnormality are now used in most industrialized countries. In the event of a confirmed diagnosis of a serious and incurable anomaly, medical termination of pregnancy is proposed. In several countries, these biomedical innovations have been criticized for their ethical and social implications. This article focuses on the main accusation, that of eugenics, which has fueled a long-running controversy in France in media, medical, and scientific arenas. Critics draw attention to the collective consequences of individual choices, and highlight the risk of eliminating people with certain genetic anomalies, such as Down’s syndrome. Others, in contrast, refute the eugenic character of such screening and defend the right of future parents to avoid a birth that would be a burden for them and the child concerned, as well as for society as a whole. Using a socio-historical approach, this article examines the controversy that developed in France over fetal anomaly screening from 1990 onwards. It presents the actors who took part in the debate, analyzing their positions in the media, popular medical texts, reports by public institutions, and scientific works. The humanities and social sciences also took part in this controversy, dividing on the question of the eugenic character of this screening. The analysis shows that the controversy is polarized around two meanings of the word eugenics, and that there are tensions between different representations of the role of the State, as well as between opposing conceptions of disability, compatible or not with a satisfactory quality of life for the affected person and his or her entourage.

Keywords: Eugenics; Disability; Controversy; Prenatal screening; Fetal abnormalities; Medicine.

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#article

Insaisissable bien-être : Le scénario de la correction génétique anténatale selon l’eugéniste libéral Julian Savuslescu | Jean-Hugues Déchaux

Elusive well-being: The scenario of prenatal genetic correction according to liberal eugenicist Julian Savuslescu

Résumé

La naissance en Chine fin 2018 de deux jumelles dont le génome a été modifié au stade anténatal a fait l’objet d’une large condamnation internationale, y compris de la part des partisans de « l’eugénisme libéral » qui, depuis environ vingt ans, cherchent à promouvoir la sélection génétique des embryons conçue comme un choix privé des familles visant à procurer à l’enfant à naître le plus de « bien-être » possible. L’article traite de Julian Savulescu, figure de proue de l’eugénisme libéral, dont on examine, à partir de ses écrits récents, les réactions à l’affaire des jumelles. Sa condamnation de la naissance des jumelles se réfère au cas clinique, jugé mal choisi, et n’exprime aucun rejet de principe de la correction génétique anténatale. L’affaire est l’occasion d’affiner sa réflexion sur les conditions dans lesquelles un tel recours serait non seulement recommandable, mais dans certains cas, moralement obligatoire. L’objectif affiché est de corriger les ratés de la sélection naturelle, de promouvoir l’égalité et d’assurer le bien-être du futur enfant et de la collectivité. Toutefois, l’évolution des analyses révèle une notion de bien-être aux contours incertains qui évolue d’une définition individuelle à une conception collective ou impersonnelle. Cette évolution conduit à interroger le caractère prétendument nouveau de cet eugénisme libéral.

Mots-clés : Bien-être ; Édition du génome ; Eugénisme libéral ; Libéralisme ; Utilitarisme ; Procréation ; Risque.

Abstract

The birth in China at the end of 2018 of two twin girls whose genomes were altered prenatally has been the subject of widespread international condemnation, including from proponents of « liberal eugenics » who, for some twenty years, have sought to promote the genetic selection of embryos conceived as a private choice by families aimed at providing the unborn child with as much « well-being » as possible. This article deals with Julian Savulescu, a leading figure in liberal eugenics, whose reactions to the twins affair are examined on the basis of his recent writings. His condemnation of the birth of the twins refers to the clinical case, judged to have been poorly chosen, and does not express any principled rejection of prenatal genetic correction. The case is an opportunity to refine his thinking on the conditions under which such recourse would be not only advisable but, in certain cases, morally obligatory. The stated aim is to correct the failures of natural selection, promote equality, and ensure the well-being of the future child and the community. However, the evolution of analyses reveals a notion of well-being with uncertain contours, evolving from an individual definition to a collective or impersonal conception. This evolution leads us to question the allegedly new character of this liberal eugenics.

Keywords: Well-being; Genome editing; Liberal eugenics; Liberalism; Utilitarianism; Procreation; Risk.

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#article

Recension de « Understanding and managing uncertainty in healthcare: Revisiting and advancing sociological contributions » de Nikola Mackintoch et Natalie Armstrong (Wiley Blackwell, 2020) | Gaël Brulé

Understanding and managing uncertainty in healthcare: Revisiting and advancing sociological contributions est un ouvrage collectif co-dirigé par Nikola Mackintoch et Natalie Armstrong (WIiley Blackwell, 2020). Il est publié dans un numéro spécial de la revue Sociology of Health & Illness avec un accès libre à l’ensemble des contenus. Il se compose de dix chapitres sur la façon dont l’incertain s’insère dans les plis des établissements de santé et comment celui-ci empêche ou permet le bien-être des patients et du personnel soignant. C’est un ouvrage dont les entrées sociologiques et ethnologiques analysent la façon dont l’incertain est produit ou est producteur dans des contextes très variés (environnement néonatal, psychiatrie, psychologie clinique, traitements de fin de vie…).

La sociologie s’est emparée du thème de l’incertain, du risque depuis Émile Durkheim (1997) mais plus récemment, c’est surtout à Ulrich Beck (2001) que l’on doit les réflexions les plus fécondes. Nous vivons depuis les deux guerres mondiales et la fin des trente glorieuses dans des sociétés du risque, c’est-à-dire des sociétés qui génèrent des formes inédites potentielles de vulnérabilisation des individus et des sociétés. Les risques économiques, technologiques, biotechnologiques et environnementaux font partie de ces nouvelles formes de risque. Understanding and managing uncertainty in healthcare: Revisiting and advancing sociological contributions décline ce propos au monde de la santé, qui récupère les problèmes sociaux et sanitaires et qui doit composer avec de nouvelles logiques économiques. La richesse du livre réside dans sa capacité à faire dialoguer plusieurs services, de voir l’incertain parfois comme quelque chose à gérer, parfois comme une instance productrice et parfois comme le résidu d’un ethos (par exemple néolibéral).

Le chapitre d’Alan Cribb (2020) parle de la notion de normativité implicite, en particulier dans le cadre de la bioéthique. Si la normativité implique un ensemble d’accords moraux qui se coconstruisent au sein des interactions sociales et de relations de pouvoir, la normativité implicite désigne spécifiquement l’ensemble des accords qui ne sont pas mentionnés ou tenus pour acquis. Cette notion de normativité implicite est par exemple au centre du chapitre de Amy Chandler et al. (2020) dans le cadre de la marginalisation de patients utilisant des substances comme les parents dans l’univers néonatal. Expliciter la normativité au sein de ce contexte serait pour les auteurs un moyen de normaliser plutôt que d’exclure les parents étant dans ces situations. Toujours dans l’univers néonatal, Lisa Hinton et Natalie Armstrong (2020) montrent que l’acquisition de connaissances est un moyen pour les parents de rapidement naviguer face à des décisions chirurgicales difficiles pour le nouveau-né dans un océan d’incertitudes. Rhiannon Lane (2020) montre également combien le diagnostic est crucial dans le domaine psychiatrique et que le flou entre des catégories construites, dépourvues de biomarqueurs, et une gestion conservatrice de l’incertain tendent à pathologiser des comportements vus comme divergents, comme a pu être l’homosexualité au sein de la troisième version du Diagnostic and Statistical Manual (DSM-III). Martyn Pickergill (2020) montre que certains métiers comme les psychologues cliniciens permettent de naviguer l’incertain en servant de passerelles entre des mondes informationnels disjoints. Julia Swallow (2020) analyse comme Rhiannon Lane, la limite entre le normal et le pathologique dans la continuité des travaux de Georges Canguilhem (2013). Caroline Cupit et al. (2020) montrent que, en limitant les risques et en utilisant un cadre de risques basées sur les données probantes, la pratique des soignants tend à voir dans le patient un cas et à laisser de côté la parole des patients. Dagoberto Cortez et Michael Halpin (2020) tirent l’incertain dans la situation extrême de la fin de vie entre les choix palliatifs, la recherche, notamment sous l’angle de la qualité de vie. Naike Bochatay et Nadja Bajwa (2020) montrent dans une étude comparative entre contextes suisse et américain que le personnel soignant adopte souvent la position de leur superviseur quant à l’incertain. Les mouvements à travers l’incertain agissent positivement, c’est-à-dire que le personnel soignant est producteur d’actions, d’affects et de nouvelles ontologies (Moreira et al., 2009). Du point de vue des classifications, l’exemple de la maladie d’Alzheimer de Julia Swallow (2020) montre que l’incertain n’est pas anéanti par le processus de catégorisation mais fait partie de cette tentative voire sert d’espace de résistance contre la classification. Les mouvements de va et vient entre le normal et le pathologique servent à mettre en avant les processus normatifs qui dessinent les contours de ces catégories. Caroline Cupit et al (2020) montrent que les professionnels de santé viennent amener du jeu entre les catégories « malades » et « pas malades ». Ils tentent d’enlever l’incertain du patient entrant dans le monde médical et de se concentrer sur l’incertain dans le diagnostic ou le traitement. Dans le cas de la fin de vie, l’incertain est un espace dans lequel vient se négocier des traitements à prouver, une amélioration de la qualité de vie au prisme d’un rapport au risque et d’une relation patients, personnel de soin et famille. Les essais cliniques peuvent tout autant allonger la durée de vie de semaines, mois ou années ou simplement diminuer leur qualité de vie. Si ce livre est d’une grande aide théorique, il pourrait être complété par des apports conceptuels et empiriques qui l’enrichiraient. Tout d’abord, si le point de vue des patients n’est pas absent, le bien-être subjectif aurait pu jouer un rôle plus central. Est-ce que la gestion de l’incertain au niveau de l’institution diminue le bien-être déclaré des patients ou du personnel ? Si l’on comprend que l’incertain est producteur, il serait intéressant de voir ce qu’il produit, en positif et en négatif du point de vue du bien-être subjectif. Ces deux compléments seraient de précieux apports à ce livre dont les apports sont déjà importants. D’autre part, il pourrait être complété en ajoutant les apports environnementaux qui devient la grande variable productrice d’incertain dans un système dominé par les maladies chroniques.

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#recension

Recension de « Les décisions d’orientation : Notions fondamentales » de Yann Forner (Septentrion, 2021) | Laurent Sovet

L’indécision peut se concevoir comme « l’incapacité d’un sujet à exprimer un choix pour une activité différenciée lorsqu’il est amené à le faire » (Forner, 2021, p. 52). Cette définition est susceptible de se contextualiser à des situations variées de la vie quotidienne où un choix est attendu. Dans les sciences de l’orientation, et plus spécifiquement en psychologie de l’orientation, il existe un intérêt de longue date pour expliquer, prédire et accompagner les choix d’orientation (Osipow, 1999 ; Priyashantha et al., 2023). L’indécision vocationnelle (career indecision) y occupe une place notable. Dans la lignée de la définition proposée en préambule, elle correspond à « l’incapacité à définir un choix d’orientation scolaire ou professionnelle » (Kelly & Lee, 2002, p. 322). Au cours des dernières décennies, de nombreux modèles théoriques ont été proposés pour offrir un cadre de compréhension à l’indécision vocationnelle (Foley et al., 2006 ; Sovet, 2014). Au-delà des différences dans les conceptualisations proposées, il émerge un consensus scientifique sur la multidimensionnalité de l’indécision vocationnelle : elle serait la conséquence de plusieurs caractéristiques individuelles et situationnelles (Kulcsar et al., 2020 ; Priyashantha et al., 2023). Si initialement les premières études se centraient davantage sur les publics scolarisés et sur la transition de l’école à l’emploi, le périmètre s’est progressivement étendu pour s’inscrire dans une perspective d’orientation tout au long de la vie (Kulcsar et al., 2020 ; Osipow, 1999). Dans un contexte marqué par le mouvement et l’incertitude, il est possible de considérer que les choix d’orientation deviennent plus complexes et ambigus qu’auparavant (Canzittu, 2022 ; Forner, 2007).

Les travaux de recherche menés par Yann Forner s’inscrivent dans le champ de la psychologie de l’orientation tout au long de la vie, avec des contributions notables à la compréhension de l’indécision vocationnelle dans une perspective différentialiste. Son ouvrage intitulé « Les décisions d’orientation : Notions fondamentales », avec une préface de Francis Danvers, s’apparente à une synthèse des réflexions et des recherches engagées durant son parcours scientifique. Il prend appui notamment sur ses propres publications scientifiques sur la période de 1987 à 2013. L’avant-propos rédigé par l’auteur permet d’éclairer l’essence de cet ouvrage en évoquant « une présentation critique de quelques concepts fondamentaux de la psychologie de l’orientation que l’on peut générer à partir de celui de prise de décision de carrière » (Forner, 2021, p. 19). En complément, plusieurs échelles psychométriques en lien avec ces notions sont disponibles et s’accompagnent d’informations détaillées sur leurs qualités psychométriques. Il est possible notamment de retrouver l’Échelle de Compétences en Orientation au Lycée (Forner et al., 2013), l’Épreuve de Décision Vocationnelle (Forner, 2009) et le Questionnaire de Motivation à la réussite en situation de Formation (Forner, 2010).

Le premier chapitre intitulé « Les conceptions de la décision et l’apport de l’informatique » aborde, dans une brève perspective historique, les différentes entrées qui permettent de comprendre les choix d’orientation et l’apparition des premiers systèmes informatiques susceptibles de faciliter le processus de décision. Le deuxième chapitre intitulé « Un état préparation à la décision : La maturité vocationnelle » porte plus spécifiquement sur le concept de maturité vocationnelle et ses évolutions. Il est possible d’y découvrir une étude sur l’effet des stages en entreprise sur la maturité vocationnelle de 262 jeunes au collège (Forner et al., 1996). Le troisième chapitre s’intitule « La diversité des processus de décision : Stratégies et styles ». Bien que stratégies et styles peuvent sembler très proches, la distinction suivante est introduite : « « stratégie » pour caractériser le comportement en situation, « style » pour caractériser la personne » (Forner, 2021, p. 77). Ce chapitre suggère l’intérêt de proposer des accompagnements différenciés à la prise de décision en fonction des stratégies et des styles de la personne. Le quatrième chapitre intitulé « Un dysfonctionnement fondamental des processus : L’indécision » se centre plus spécifiquement sur la conceptualisation multidimensionnelle de l’indécision vocationnelle, son évaluation psychométrique et l’impact des pratiques d’éducation à l’orientation sur sa réduction. Le cinquième chapitre intitulé « La dynamique des décisions : La motivation à la réussite » porte sur les cadres théoriques mobilisés pour concevoir la motivation à la réussite en situation de formation : le besoin de réussite, le contrôle interne et la perspective temporelle. Il offre une analyse détaillée de plusieurs études portant les liens entre motivation à la réussite et notes aux examens. Il a obtenu des résultats avec des effets plutôt faibles voire nuls qui peuvent être résumés de la manière suivante : « Ces valeurs faibles mais toujours positives correspondent bien à l’idée de motivation en tant que force d’appoint qui ne permet pas seule la réussite mais qui aide à obtenir les quelques points supplémentaires qui feront la différence » (Forner, 2021, p. 152). Le sixième chapitre intitulé « La dynamique des décisions : Les déterminants sociétaux des intérêts et des valeurs » rassemble plusieurs travaux conduits par l’auteur qui portent sur les intérêts professionnels et sur les valeurs.

Le chapitre de discussion ouvre sur des réflexions critiques sur les théoriques et les pratiques qui visent les décisions d’orientation. Plusieurs questions vives sont énoncées. Il est possible de citer le dernier paragraphe qui invite à repenser le dialogue entre recherche et pratique : « On peut espérer que la recherche en psychologie de l’orientation pourra s’organiser par la mise en place d’une recherche fondamentale (généralement descendante) où l’on prend soin de prévoir des applications et, d’autre part, une recherche appliquée (souvent ascendante) où l’on a anticipé une généralisation des observations réalisées, voir des « recherches-actions » sur les décisions d’orientation » (Forner, 2021, p. 187). Dans l’ensemble, cet ouvrage apporte un éclairage critique sur les décisions d’orientation et les notions fondamentales théoriques associées. L’étayage des études menées par Yann Forner pour illustrer ces notions permet d’apporter des éléments concrets qui mettent en perspective cette littérature scientifique. Il aurait été intéressant de prendre appui sur des publications plus récentes. Au cours de ces dernières années, plusieurs synthèses ont été proposées portant à la fois sur les déterminants de l’indécision vocationnelle (Gati, 2013 ; Kulcsar et al., 2020), sa conceptualisation (Sovet, 2014 ; Xu & Bhang, 2019), l’efficacité des pratiques d’aide à l’orientation visant à la réduire (Ozlem, 2019) et des méthodes d’accompagnement à la prise de décision (Rochat, 2019). En cohérence avec les conclusions de l’auteur, de telles publications témoignent de la vivacité des recherches et des applications autour des décisions d’orientation. Cette invitation aux dialogues entre la recherche et la pratique par la recherche translationnelle, la recherche-action et l’expérimentation pédagogique laisse entendre à de futurs prolongements à un champ d’étude toujours aussi prolifique.

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