Recension de « The psychology of sustainability: Understanding the relationship between self and Earth » de Ron L. Chandler (Cognella, 2019) | Laurent Sovet

Suivant la définition proposée par Enric Pol (2022, p. 197), la psychologie environnementale désigne « la partie de la psychologie qui vise à étudier et à comprendre les processus comportementaux, psychologiques et psychosociaux dérivés des relations, interactions et transactions entre les personnes, les groupes sociaux, les organisations et les communautés, avec leurs environnements socio-physiques (naturel, construit et technologique), et les ressources disponibles ». Émergeant au cours des années 1920, cette branche de la psychologie va connaître plusieurs évolutions à la fois dans ses déclinaisons terminologiques (e.g., psychologie écologique, psychologie architecturale, psychologie de la conservation, psychologie de la durabilité) et dans ses objets d’études, avec un passage marquant centré sur l’architecture ou sur l’habitat vers le concept intégrateur de durabilité (Hunecke, 2022 ; Pol, 2022). Les évolutions et les accélérations dans le développement de la psychologie environnementale correspond au moment où l’humanité prend conscience progressivement des répercussions de ses activités sur le changement climatique (Hunecke, 2022). À l’ère de l’Anthropocène, la psychologie, et en particulier la psychologie environnementale, peut apporter des pistes intéressantes pour comprendre et promouvoir des comportements durables (Bonzon & Rochat, 2022 ; Di Fabio 2017 ; Neilsen et al., 2021). Pour autant, la durabilité, appelée également soutenabilité (sustainability) reste complexe à définir, se situant à l’intersection de trois sphères en interaction : la durabilité sociale, la durabilité économique et la durabilité environnementale (Schmuck & Schultz, 2002). L’accent est mis davantage sur la coopération plutôt que sur la compétition dans les modes d’interaction entre ces différentes sphères (Chandler, 2019 ; Di Fabio, 2017). Plus spécifiquement, le comportement durable, ou soutenable, fait référence aux « actions visant à satisfaire les besoins humains tout en protégeant simultanément les ressources socio-physiques de la Terre » (Corral-Verdugo, 2022, p. 57).

Au cours de ces dernières années, de nombreux ouvrages, numéros thématiques et articles scientifiques portant sur la psychologie de la durabilité ont été publiés. Ces contributions apportent des réflexions conceptuelles et des pistes d’intervention fécondes. L’ouvrage intitulé « The Psychology of sustainability: Understanding the relationship between self and Earth » (i.e., « Psychologie de la durabilité : Comprendre la relation entre soi et la Terre », traduction personnelle en français) s’inscrit dans cette perspective. Son auteur, Ron L. Chandler est conférencier dans le Département de Psychologie de l’Université de Floride. Ses champs de recherche et d’enseignement portent sur la psychologie de la durabilité, en se centrant plus particulièrement sur la dignité humaine et son rôle dans la promotion de comportements durables.

Cet ouvrage se structure en dix chapitres qui explorent des aspects spécifiques et complémentaires portant sur les liens entre les êtres humains et leur environnement, sous le prisme de la durabilité. Si le titre de cet ouvrage marque un ancrage davantage dans le champ de la psychologie de la durabilité, le contenu des chapitres invite à une réflexion interdisciplinaire. Cette position à la croisée des disciplines, est d’ailleurs régulièrement réaffirmée dans la littérature scientifique pour aborder la durabilité (Hunecke, 2022). À l’exception de la conclusion, chaque chapitre est accompagné d’un à quatre textes complémentaires rédigés par d’autres auteur·e·s. À l’échelle de l’ouvrage, cela représente 13 textes déjà publiés auparavant sous la forme d’un article ou d’un chapitre d’ouvrage entre 1993 et 2015, et présentement empruntés. Il est possible notamment d’y trouver un extrait de l’ouvrage intitulé « Multiple intelligence: The theory in practice » publié par Howard Gardner (1993). Les contributions originales de Ron L. Chandler visent à mettre en perspective plusieurs concepts issus de la psychologie ou d’autres disciplines pour éclairer les sciences de la durabilité et fournir un cadre de lecture aux textes proposés.

Au regard des thématiques de recherche de cet auteur, la dignité humaine y occupe une place centrale. Le chapitre introductif propose sept grands principes associés à la psychologie de la durabilité (Chandler, 2019, p. 2) :

« 1. Toute solution à un problème de durabilité qui n’aborde pas d’abord les facteurs affectant négativement la dignité humaine ne sera finalement pas viable.

2. Chaque problème de durabilité est avant tout un problème social et donc un problème psychologique.

3. La pensée engendre l’émotion ; l’émotion engendre le comportement.

4. Le futur n’est rien de plus ni de moins qu’une décision prise aujourd’hui.

5. L’agent efficace pour la durabilité doit d’abord maîtriser sa propre peur.

6. Au cœur de tout comportement humain (i.e., le pire, le meilleur, et tous les points intermédiaires) se trouve l’expérience inconsciente ou consciente de la mortalité personnelle.

7. Tout service pour le bien commun prend en compte le problème global et est une porte ouverte vers notre plus grande opportunité. »

Les chapitres 2 et 3, intitulés respectivement « In the beginning: The origin of the successful sustainability agent » et « Who we are and who we can be », prennent principalement appui sur plusieurs théories s’inscrivant dans le champ de la psychologie : la théorie de l’attachement (Bowlby, 1988), les styles parentaux (Baumrind, 1966), les stages du développement psychosocial (Erikson, 1980) et la théorie morale du développement (Kohlberg, 1971). Ces théories viennent alimenter une réflexion générale sur les origines et les étapes de construction d’une inclinaison à la durabilité (Chandler, 2017). Le chapitre 4 intitulé « Human ecology » s’appuie principalement sur les contributions à la croisée de la psychologie et de la philosophie en évoquant les travaux de Susan D. Clayton (2003) et de Arne Dekke Eide Næss (1973, 2010) pour aborder les caractéristiques de l’identité environnementale. Le chapitre 5 (« The ecology of understanding »), le chapitre 6 (« Green fear and green courage »), le chapitre 7 (« Becoming the paradigm shift: The psychosocial development of the effective sustainability agent ») et le chapitre 8 (« An act of kindness ») évoquent successivement le rôle de plusieurs ressources cognitives et psychosociales comme l’intelligence, la peur, le courage, la proactivité ou encore la gentillesse pour favoriser l’émergence de comportements au service de la durabilité, en se référant à des auteur·e·s s’inscrivant principalement dans le champ de la psychologie. Le Chapitre 9 (« Five facets of sustainability ») propose un modèle holistique de la durabilité où la dignité humaine entrerait en lien avec les ressources hydriques, alimentaires, énergiques et économiques dans des perspectives socio-culturelles, socio-écologiques et biodiversitaires. Le chapitre conclusif invite le lectorat à s’emparer des apports de cet ouvrage pour contribuer au développement de la dignité humaine et répondre aux enjeux de la durabilité. À ce titre, plusieurs ressources documentaires sont proposées pour approfondir la réflexion et identifier les actions possibles à mener. Dans l’ensemble, la mise en lien entre les contributions de l’auteur et plusieurs textes déjà publiés semble originale. Cette structure permet parfois de revisiter certaines contributions sous l’angle de la durabilité et conforte sur la nécessité d’un regard pluriel pour aborder ce concept. Il est parfois regrettable que les textes choisis incluent certains éléments de controverse. Par exemple, la Théorie des Intelligences Multiples (Gardner, 1993) fait l’objet de plusieurs critiques sur sa validité scientifique (Klein, 1997). De même, les liens avec les textes choisis ne sont parfois pas assez explicites. Il aurait été possible de trouver d’autres contributions plus neutres et plus pertinentes pour étayer et mettre en valeur les réflexions développées tout au long de cet ouvrage. La dignité humaine comme élément central de la durabilité, offre certainement des prolongements intéressants à poursuivre.

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