Introduction to the thematic issue « Sustainability and Well-being: Ambivalent Relationships »
Si les grandes représentations du bonheur mettent souvent en avant une proximité immédiate avec la nature, les liens entre durabilité (i.e., que l’on définit ici comme un ensemble de considérations, de discours et de pratiques en lien avec la préservation de l’environnement naturel) et bien-être sont bien moins évidents que certains et certaines ont voulu le laisser penser. Un état des lieux de la littérature révèle la coexistence de deux discours antinomiques qui scinde la littérature (Brulé 2022). Si le discours consonant, a dominé dans le climat institutionnel à partir des années 1970 (un bon environnement mène à un certain bien-être) puis scientifique des années 1990 et 2000 (les personnes heureuses polluent moins toutes choses égales par ailleurs) ou chez les plus pessimistes (un environnement détruit empêche tout bien-être), un discours réaliste, empirique est venu remettre en question ce discours avec la crise financière de 2008, ses interrogations de justice sociale et climatique. Ce discours dissonant met en avant que les personnes les plus heureuses, souvent les plus favorisées au sein des sociétés avaient aussi une empreinte écologique bien supérieure à celles des populations les moins favorisées et a priori les moins heureuses (Chancel 2022).
La tension structurant la littérature se retrouve sans trop d’étonnement dans ce numéro 8 de Sciences & Bonheur. La mesure, souvent performative, est questionnée par Anne-Lise Dauphiné-Morer (2023) dans « Et si l’évaluation du bien-être cachait l’écosystème ? », suggérant que dans les questions et les définitions actuelles du bien-être résident des possibles contradictions entre bien-être et durabilité. Les autrices et auteurs se posent la question de la définition et de l’évaluation du bien-être actuel et se demandent si l’évaluation elle-même ne cache pas une ignorance du vivant et propose de se désaxer sur la notion de flux qui permet davantage d’intégrer les dimensions animales et végétales. Certains articles mettent en avant la durabilité comme facteur indispensable du bien-être. Laetitia Dillenseger et Vincent Vergnat (2023) dans « Le développement durable est-il le terreau du bonheur citoyen ? »montrent l’importance du développement durable comme condition du bien-être. La durabilité n’est pas le développement durable, mais celui-ci constitue la réponse institutionnelle la plus remarquable et la plus consensuelle depuis le rapport Brundtland. Au-delà des critiques que l’on peut faire au développement durable et aux objectifs de développement durable (ODD) (Rist 1996), cela représente une grammaire que partagent les institutions du monde entier. Toutefois, comme le montrent ces deux auteur·e·s, tous les ODD ne s’imbriquent pas de manière équivalente avec le bien-être. Certains ODD comme « villes soutenables », sont positivement liés avec le bien-être subjectif, alors que l’ODD « action climat » est négativement lié au bonheur, confirmant de manière claire l’ambivalence des liens entre durabilité et bien-être. Mònica Guillén-Royo et Francis Munier (2023) imaginent également le remplacement de normes consuméristes par davantage de temps commun, source de bien-être évidente à l’impact environnemental modéré dans « La Félicité des Communs : Contributions de l’économie du bonheur pour une économie verte et cordiale ». Ou alors c’est la qualité de vie qui est une condition de la durabilité comme le montre Amandine Payet-Junot (2023) dans « La qualité de vie comme condition de durabilité : Un aperçu et une application pour la ville durable ». Dans cet article, l’autrice s’intéresse à caractériser ce qui définit le bien-être et la durabilité au sein des villes.
Certains articles, s’appuyant sur la veine réaliste et donc le discours dissonant, essaient d’imaginer des pistes pour sortir de cette tension. Elisabeth Maizonnier-Payelle (2023) s’appuie sur les apports pédagogiques de Germaine Tortel (1928, 1972), inspectrice des écoles primaires entre 1932 et 1962, combinant éducation de l’enfant et formation de l’adulte et dont la nature serait à la fois « tributaire et maître » de l’Homme. L’anthropologue s’intéresse à l’exposition comme espace d’expériences plurielles et la durabilité se vit et s’exprime sous des angles multiples, des relations au monde différentes qui confrontées et agrégées permettent de faire société. Dans « Représentations sociales de la relation entre bien-être et environnement naturel à travers la notion de services écosystémique : Application à la réserve de biosphère de Mohéli – Comores », Nassim Said Abdallah (2023) s’interroge sur ce que les écosystèmes peuvent apporter en termes de bien-être dans des communautés de pêcheurs et autres communautés. SI le lien est toujours présent, il est plus ou moins conscientisé en fonction des communautés et des types d’écosystème. Clémentine Rossier, Marlyne Sahakian et Frédéric Minner (2023) se posent la question du travailler moins sur une base volontaire pour combiner à la fois bien-être et durabilité dans « Réduction volontaire du temps de travail en Suisse occidentale : Quelles implications pour le bien-être durable ? ». Ces auteur·e·s s’interrogent sur la possibilité d’un temps de travail réduit et volontaire pour combiner bien-être et durabilité. Si ce couplage s’inscrit à présent parmi les ménages au capital culturel élevé, plusieurs tendances pro-écologiques ont également suivi ce chemin et s’il ne fait pas -encore- société, il peut représenter un horizon possible. Enfin Sophie Plumey (2023), dans « Crise écologique et santé mentale : Une étude expérimentale des effets de la gratitude existentielle sur l’éco-anxiété » caractérise les effets atténuateurs de la gratitude sur l’éco-anxiété.
Ce sont donc bien des rapports ambivalents qui parcourent ce numéro. Si plusieurs articles tentent de voir comment rapprocher durabilité et bien-être, les moyens convoqués diffèrent, offrant ainsi une large palette de possibilités pour dégager l’horizon d’un bien-être durable. À ces contributions, viennent s’ajouter des recensions de deux ouvrages réalisées par de Laura Rams Boltaina (2023) sur « La boîte à outils du Développement Durable et de la RSE » de Vincent Maymo et Geoffroy Murat (2020) et par Laurent Sovet (2023) sur « The psychology of sustainability: Understanding the relationship between self and Earth » de Ron L. Chandler (2019).